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Dans l'amitié d'Arguments

Comme Kostas Axelos, je connaissais Edgar Morin par la revue Arguments et par ses livres. J’ai rencontré par l’intermédiaire de Jean Duvignaud et notre amitié a commencé à l’occasion de mon projet de réédition in extenso de la revue Arguments. C’est autour de cette revue que tout commence. Responsable du reprint d’Arguments, dans une collection que je dirigeais aux Editions Privat à Toulouse, je lui commande un texte. Il sera publié en introduction du volume. Au moment de la parution, une soirée des « revues parlées » de Beaubourg, organisée par Blaise Gauthier, rassembla Morin, Axelos, Duvignaud, et Claude Lefort qui représentait la revue “concurrente” Socialisme ou barbarie. Rea et Claude Simon étaient dans l’assistance alors fort nombreuse. Robert Lapoujade avait réalisé l’affiche. Plus tard à Cerisy, j’ai fait une intervention sur Arguments lors de la décade consacrée à Morin. J’y ai rencontré Castoriadis et Fejtö. Je me souviens très bien que suite à un violent orage, le courant a été coupé et nous avons prononcé nos interventions François Fetjö et moi, plongés dans les ténèbres, éclairés par des bougies et par une lampe électrique que Fejtö tenait de sa main tremblante [1].

D’emblée, nos liens ont été très forts. Je l’explique par le côté chaleureux d’Edgar, son humour et ses talents d’imitateur – il m’avait fait mourir de rire en imitant Joseph Gabel. Après la parution du reprint, nous sommes restés si proches que j’avais parfois l’impression d’avoir fait partie de la revue avec Morin, Axelos, Duvignaud. Je faisais d’ailleurs le lien entre eux, donnant des nouvelles des uns aux autres. Cette dimension des liens personnels est très forte, elle reflète quelque chose de l’esprit de la revue.

Intellectuellement, Edgar a toujours été pour moi un auteur pivot sur tous les registres – et en particulier toute son œuvre de théoricien de l’auto-organisation et de sociologue impliqué dans son objet. C’est d’ailleurs l’analyse que j’ai développée dans un article de la revue Études [2]. Son directeur d’alors, Paul Valadier, m’avait demandé une note sur l’actualité de la sociologie à travers trois ouvrages : Homo academicus de Pierre Bourdieu, Le Retour de l’acteur d’Alain Touraine et Sociologie d’Edgar Morin . J’étais alors très proche de René Lourau. Pour moi, la question de la subjectivité était centrale. Bourdieu et Touraine croyaient dans la sociologie professionnalisée, ce qui n’était pas mon cas. Je me situais plutôt sur la ligne d’une sociologie faite et défaite par tous, une sociologie qu’on pourrait dire libertaire. Des trois auteurs, ma préférence allait à Morin. De son œuvre, je retenais particulièrement les livres d’enquête et les journaux. À l’époque, je travaillais à un projet de livre sur les Ruses sublimes ou comment une puissante volonté du social parvenait à détourner, à contourner le pouvoir. Il devait s’agir d’une réflexion fondée sur de nombreux exemples de mouvements de création et de résistance souterraine, taxés à tort par certains de « petits bourgeois » , alors qu’en fait ils préparaient au contraire les grandes mutations, inventaient d’autres structures et pratiques. Je n’a pu mener à bien ce projet car je venais parallèlement de lancer Ent’revues et La Revue des revues et puis, l’aventure de l’IMEC a commencé. Edgar Morin l’a suivie dès le début. Dans une lettre du 1er février 1989, cinq mois après la fondation de l’IMEC, je lui présentais les objectifs de l’Institut [3]. C’est donc très naturellement qu’il nous a confié ses archives qui sont désormais conservées à l’abbaye d’Ardenne, près de Caen. Il continue d’ailleurs de verser régulièrement les archives de son activité multiple.

Olivier Corpet

(Propos recueillis par François Bordes en septembre 2014 et publiés dans le Cahier de l’Herne Edgar Morin, Paris, les Éditions de l’Herne, 2016).

[1] Cf. mon intervention : “Jean, Kostas, François, Edgar et les autres…..” in Arguments pour une méthode (autour d’Edgar Morin), Paris, Le Seuil, 1990, p. 57-61.
[2] Olivier Corpet, “Les charmes discrets de la sociologie. Bourdieu, Touraine, Morin”, Études, mai 1985, p. 641-654.
[3] Olivier Corpet à Edgar Morin, Paris, 1er février 1989, IMEC, fonds Edgar Morin.