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Les archives d'Alain Badiou entrent à l'IMEC
par Isabelle Vodoz

Abondante, influente et diverse, l'œuvre d'Alain Badiou constitue un système philosophique couvrant tous les champs du savoir : la politique, l’éthique, l’esthétique, la métaphysique.
Elle comprend aussi des romans, des pièces de théâtre, des essais sur les mathématiques, l’amour ou la poésie. Isabelle Vodoz, sa complice et collaboratrice, trace ici un itinéraire
dans cet exceptionnel fonds d’archives.

Isabelle Vodoz est maître de conférences à l'université Paris III, elle enseignait la linguistique allemande ainsi que la traduction. Elle participe activement à l'établissement du texte des séminaires d'Alain Badiou.

Considérons l’inventaire des archives qu’Alain Badiou vient de confier à l’IMEC. Je n’ai d’autre compétence pour vous y inviter que ma très longue familiarité - technique - avec son œuvre : lectrice, dès 1981, de L’Écharpe rouge et de Théorie du sujet avant même leur publication, c’est à partir de la mise en chantier de L’Être et l’événement, vers 1983, que ma participation est devenue très active, Alain Badiou m’ayant confié aussitôt les versions manuscrites successives du livre que j’avais mission de transformer en un tapuscrit. Ces archives, je les connais bien pour avoir contribué à les réunir.

Notons d’abord que ceux-ci couvrent une période de plus de cinquante ans, puisque le tout premier texte mentionné, encore inédit à ce jour, est un long article sur le roman de Melville, « Pierre ou les ambiguïtés », qui date de 1962, et que figurent déjà les travaux préparatoires à L’Immanence des vérités, livre paru en automne 2018. Que lit-on dans cette description de plus de cinquante ans de travaux menés sans relâche ? Philosophie, théâtre, poésie, mathématiques ou cinéma… en parcourant cet ensemble si divers, je pense à la nouvelle de Henry James, « L’image dans le tapis » : voulant saisir la complexité d’une œuvre qu’il admire mais qui lui échappe, le narrateur passe sa vie à chercher « dans le projet d’ensemble, quelque chose comme une image complexe dans un tapis persan. » La nouvelle se terminera sur un constat d’échec : jamais le critique ne découvrira ce que l’auteur lui-même avait désigné comme « le fil qui relie mes perles ! ». Comparaison n’est pas raison, mais, sous les très nombreux aspects de sa production, il y a bien dans l’œuvre d’Alain Badiou, un fil qui relie ses perles, et ce fil, c’est évidemment la politique.

Certes, qui connaît l’œuvre d’Alain Badiou sait que pour lui la philosophie est sous conditions et que son existence dépend ainsi de quatre «  procédures de vérité », l’amour, l’art, la science et la politique. Je soutiendrai simplement que les quatre procédures ne sont pas à égalité, et que la politique est le fil conducteur auquel tient fermement l’ensemble de l’œuvre. On m’objectera que, les trois grands livres majeurs, à savoir, L’Être et l’événement, Logiques de Mondes et L’Immanence des vérités, sont des livres de philosophie et que les mathématiques, pour ne prendre qu’elles, y occupent plus de place que la politique. Pour appuyer ma thèse, je prendrai deux exemples frappants (qui pourtant, si l’on voulait dresser une hiérarchie de ses œuvres, pourraient sembler marginaux) : d’une part une traduction, La République de Platon, et d’autre part la collection du journal Le Perroquet.

La République de Platon est, selon moi, tout à fait central dans la production d’Alain Badiou. Dans cet unique cas, le travail, passionnant, se présente de la manière suivante : Alain Badiou fait une première traduction manuscrite sur une page de cahier, il la recopie, toujours à la main, sur la page en regard, et il me revient, à partir de cette « copie au net », d’établir le tapuscrit (m’autorisant au passage quelques remarques ou suggestions). J’associe bien sûr à ce travail, le séminaire « Pour aujourd’hui Platon » (2007-2010), qui paraît à l'automne 2019, séminaire bien plus personnel qu’on ne pourrait l’imaginer, et qui forme l’ossature de la pensée d’Alain Badiou, donnant lieu, plus encore que d’ordinaire, à des digressions politiques qui viennent refléter l’actualité. Platon, avec sa critique de la démocratie ou avec sa « cinquième politique », devient ainsi le représentant, je dirais presque le complice, du « nouveau communisme » tel que le défend par ailleurs Badiou. Platon n’est ni le garant, ni le porteur de la vérité, il devient une sorte d’âme-sœur, je dirais presque de complice politique.

Mon deuxième exemple est plus inattendu peut-être, mais il est là pour rappeler qu’Alain Badiou a été toute sa vie un militant politique, certes dans la pratique, mais également dans la théorie, ce qui veut dire la propagande. Il a collaboré à, ou a été à l’initiative d’un certain nombre d’entreprises journalistiques, dont la plus suivie et la plus remarquable a duré près de 10 ans. En effet, en octobre 1981 il a fondé, avec Natacha Michel, Le Perroquet « Quinzomadaire d’opinion » dont, ensemble, ils ont assuré la publication jusqu’en mars 1990. Pendant cette période, 89 numéros du Perroquet ont paru et Alain Badiou a fourni une ou plusieurs contributions dans 85 d’entre eux. On y trouve le relevé de toutes ses interventions, les unes sous son nom, les autres sous le nom de Georges Peyrol ou de James Darcy (pseudonymes empruntés à des personnages de romans qu’il aime particulièrement), et on pourra constater la variété de ses interventions. Cependant, même si elles portent sur les arts, les mathématiques ou la philosophie, on m’accordera que la majorité est directement politique et porte principalement sur l’actualité immédiate, ce qui était la visée singulière de ce journal, témoignage passionnant de cette petite dizaine d’années, et dont la rubrique « Le téléscripteur » devenue, à partir de 1986, « Une phrase du Monde » à notamment permis à Alain Badiou de donner de brillants exemples de l’immense talent d’analyseur politique et de polémiste qui est le sien.

Au terme de cette rapide présentation des archives d’Alain Badiou, de leur variété et surtout de leur cohérence, je veux exprimer mon admiration pour le magnifique travail de classement auquel a procédé l’IMEC, que je tiens à remercier tout particulièrement d’avoir, par une sorte de don de seconde vue, considéré que Le Perroquet y avait tout naturellement sa place.



Article paru dans Les Carnets de l'Imec #12, à l'automne 2019