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Sarah Kofman, la vie comme texte
par Isabelle Ullern et Ginette Michaud

Isabelle Ullern, faculté libre d'études politiques et en économie solidaire, Bourg-la-Reine.
Ginette Michaud, université de Montréal.

Vingt-cinq ans après la parution en 1994 de Rue Ordener, rue Labat et Le Mépris des juifs, le moment est venu de prendre la mesure de l’œuvre philosophique de Sarah Kofman. De livre en livre, l’écriture kofmanienne a en effet pour enjeu essentiel « la vie comme texte », explorant cette question dans des essais qui ouvrent la « scène philosophique », classique (Empédocle, Héraclite, Platon, Kant, Rousseau, Kierkegaard, Comte, Marx) et contemporaine (Sartre, Blanchot, Derrida). Par un geste de lecture singulier, la philosophe convoque aussi d’autres œuvres qui agissent dans son travail comme des leviers imprévus, à commencer par Freud (L’Enfance de l’art ; Quatre romans analytiques) et Nietzsche (Nietzsche et la métaphore ; Nietzsche et la scène philosophique ; Explosion I et II). D’entrée de jeu, la littérature (Diderot, Hoffmann, Nerval), l’idéologie (Camera obscura), la question du féminin (L’Énigme de la femme ; Le Respect des femmes) et celle du rapport à l’art (La Mélancolie de l’art) occupent une place déterminante dans son travail, jusqu’à ses derniers écrits (« La mort conjurée », L’Imposture de la beauté et autres textes). Que signifie, pour une philosophe, cet enjeu vital de penser, de parler, de lire en reconduisant la philosophie « au cœur de la vie » ?

Inséparable de la pensée kofmanienne, la dimension autobiographique des textes touche et affecte la philosophe même, entre Freud et Platon. Sarah Kofman s’expose alors comme témoin survivant de la Shoah. Lire Sarah Kofman exige de se mettre à l’écoute de cette tension extrême entre vivre et penser à laquelle elle a accordé toute son attention. Son geste de lecture est un acte, un témoignage tout autant qu’une expérience des apories qu’elle analyse et déconstruit avec rigueur et lucidité. La lecture du texte kofmanien exige également d’être menée pas à pas, comme nous tenterons de le faire ici en ouvrant le dialogue autour de plusieurs de ses ouvrages les plus importants.

Vingt-cinq ans après la disparition de la philosophe, la réception de l’œuvre kofmanienne demeure toujours parcellaire et trop peu visible, son œuvre peu enseignée en France : on pourrait dire, en reprenant une de ses images au sujet de Nietzsche, que ses textes sont plus que jamais orphelins. Il apparaît nécessaire désormais de renverser cette situation en multipliant lectures, questions et interprétations autour de cette œuvre féconde, qui est devant nous comme un enfant qui vient : inconnu, jouant, interrogeant et provoquant l’interrogation.



Article paru dans Les Carnets de l'Imec #11, au printemps 2019