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Ruwen Ogien, penseur de la liberté
par Monique Canto-Sperber

Ruwen Ogien est l’un des plus brillants représentants de la philosophie analytique de langue française, et l’un des rares à s’être spécialisé dans la philosophie morale et politique. Son oeuvre invite avec humour et modestie à une réflexion philosophique accessible et engagée.

Monique Canto-Sperber est philosophe, directrice de recherche au CNRS. Autrice, avec Ruwen Ogien, de La Philosophie morale (PUF, 2006).

Ruwen Ogien est né en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale et mort à Paris en mai 2017. Son histoire familiale a été profondément marquée par l’histoire européenne du XX e siècle, ses parents ayant survécu à la Shoah après s’être échappés du ghetto de Varsovie. Il passa son enfance et son adolescence en France, avant de s’installer en Israël au début des années 1970, où il suivit un cursus de sociologie et de philosophie à l’université de Tel-Aviv tout en publiant des volumes de dessins et de caricatures. C’est après son retour en France dans les années 1980 qu’il s’engagea dans une carrière philosophique au CNRS, comme chercheur puis directeur de recherche.

La pensée de Ruwen Ogien est animée par la volonté d’analyser rigoureusement ce qu’est le libre choix de l’individu. Elle allie le refus d’une naturalisation ontologique ou épistémologique des concepts moraux à une réflexion très inventive sur les liens entre les normes et les valeurs (Le Réalisme moral, PUF, 1999 ; Les Concepts de l’éthique, Hermann, 2009). Ruwen Ogien s’est aussi intéressé à de nombreuses questions liées à la morale privée et publique, et il a défendu avec vigueur une éthique minimale fondée sur l’obligation de ne pas faire tort à autrui, tout en critiquant la réalité de devoirs moraux à l’égard de soi-même (L’éthique aujourd’hui. Maximalistes et minimalistes). Il voulait ainsi ramener les notions morales à ce qu’elles ont d’incontestable. Dans ses ouvrages, on ne trouve jamais de pensée boursouflée, mais souvent l’ironie comme arme de combat.

Penseur d’une grande rigueur, Ruwen Ogien revendiquait une philosophie politique égalitaire et libertaire, qu’il a exposée dans de nombreux ouvrages consacrés aux relations amoureuses (Philosopher ou faire l’amour, Grasset, 2014), à la procréation médicalement assistée (La vie, la mort, l’État. Le débat bioéthique, Grasset, 2009), à l’enseignement de la morale laïque (La guerre aux pauvres commence à l’école. Sur la morale laïque, Grasset, 2012) et au commerce des organes (Le corps et l’argent, La Musardine, 2010). Ses thèses conduisent parfois à des propositions contre-intuitives, qui obligent à abandonner préjugés et certitudes pour examiner les questions morales sous un nouveau jour.

Les écrits de Ruwen Ogien, dont plusieurs ont été traduits, présentent un style philosophique rigoureux, nourri d’expériences de pensée et d’analyses d’oeuvres littéraires. Peu de temps avant sa mort, Ruwen Ogien a publié Mes Mille et Une Nuits. La maladie comme drame et comme comédie (Albin Michel, 2017), admirable analyse de la maladie, des devoirs sociaux qu’elle impose et des illusions du perfectionnement de soi qu’elle suscite parfois.



Les archives confiées à l’IMEC comportent les manuscrits de l’oeuvre, des notes de cours, des articles et les textes des conférences, de la correspondance, un dossier de presse, des documents audiovisuels et iconographiques auxquels s’ajoutent des documents biographiques.

Article paru dans Les Carnets de l'Imec #10, à l'automne 2018