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Les chemins buissonniers de Daniel Cordier

Secrétaire de Jean Moulin en 1942 et 1943, Daniel Cordier, grand résistant, a longtemps tenu secret son engagement. Au sortir de la guerre, il s’investit dans le milieu de l’art moderne avant d’être rattrapé par l’histoire dans les années 1970 et de publier des ouvrages sur la Résistance qui feront date. Ses archives littéraires sont désormais
à l’Imec.

Les chemins buissonniers de Daniel Cordier

Attaché à vivre mille vies, Daniel Cordier a longtemps gardé le silence sur les événements et les rencontres qui marquèrent sa jeunesse. Son engagement dans la France libre et les mois intenses passés auprès de Jean Moulin devinrent ainsi son « trésor secret », à l'heure où débutait, dans le désenchantement de l'après-guerre, sa nouvelle existence de collectionneur et galeriste, passionné d'art contemporain. Ce fut là sa « vraie » vie et il s'y consacra pleinement. En octobre 1977, lors d'un débat télévisé où Henri Frenay tint la vedette, développant les accusations portées dans son livre L'Énigme Jean Moulin, Daniel Cordier ressentit douloureusement le choc de n'avoir su défendre son ancien patron. Le temps était venu pour lui, acteur et témoin de la Résistance, de s'en faire l'historien et d'investir un monde dont il ignorait tout. Il y employa comme en toutes choses son énergie, son intégrité et sa force de travail, et devint un familier des archives. Il en détenait lui-même beaucoup, venues de Londres, et en consulta plus encore, privées et publiques, en France et en Angleterre, intervenant dans un colloque en 1983, puis publiant des livres qui firent date dans l'historiographie de la Seconde Guerre mondiale : Jean Moulin. L'Inconnu du Panthéon (1989-1993) puis La République des catacombes (1999), synthèse de la vie et de la postérité de Jean Moulin. S'ouvrit alors pour Daniel Cordier la séquence paradoxale de l'écriture de ses mémoires, lui qui, dans ses travaux historiques, se défiait des pièges du témoignage et de la fabrique des héros, mais pouvait s'appuyer sur son journal, tenu dès l'adolescence, et sur des souvenirs d'autant plus vifs qu'ils étaient restés « sous cloche », à l'abri des reconstructions mémorielles. Les documents confiés aux Archives nationales dès 2009 et à l'Imec après son décès se font l'écho de cette entreprise, à travers les manuscrits « Rétro-Chaos » et « David ». Mis en chantier au début des années 1990, recomposés sans relâche et soigneusement conservés, ils servirent de matrice à l'ouvrage Alias Caracalla (2009), suivi en 2014, dans un registre plus intime, par Les Feux de Saint-Elme. C'est aussi l'époque où Daniel Cordier revint, dans ses entretiens avec Paulin Ismard, sur sa démarche d'historien et de mémorialiste, soucieux de restituer, par-delà la véracité des faits, l'expérience sensible de « garçons à peine sortis de l'enfance, avec toute leur naïveté et aussi leur pureté » et de rendre hommage à ses compagnons de clandestinité. Publié à titre posthume en 2021, La Victoire en pleurant clôt le récit en 1946 mais n'épuise en rien l'envie d'en savoir plus sur le parcours inclassable d'un homme épris de liberté, fidèle et exigeant.

Patricia Gillet
Conservatrice générale du patrimoine, responsable du pôle « Guerres mondiales » au département Exécutif/Législatif des Archives nationales.