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Antonio Negri, histoires d’une vie

Trier et organiser ses propres archives, c’est marquer de sa signature ce qui sera transmis. Antonio Negri a confié à l’Imec un fonds qui permet de retracer les expériences collectives de l’homme politique, de suivre le philosophe au travail, mais aussi d’approcher l’homme dans une dimension plus intime. Judith Revel nous dévoile ici la richesse de ces archives qui occupent une place centrale dans la constellation des marxismes à l’Imec.

Antonio Negri, histoires d’une vie

La mesure d’une vie – des expériences, des rencontres, des projets, des décisions, des réussites et des échecs, des pensées, des gestes, des écrits – est-elle aussi ce qui, d’une certaine manière, se dépose dans un fonds d’archives personnel ? On dira, non sans quelque raison : cela dépend de la manière dont le fonds a été constitué, et du choix que le donateur, en accord avec l’Imec, a effectué. Une donation est toujours, d’une certaine manière, la retraversée de sa propre existence, et le tri qu’on effectue dans cette masse documentaire, n’est pas indifférent : il est la signature qu’on y appose.

L’entrée à l’Imec des archives d’Antonio (Toni) Negri est de ce point de vue exemplaire. Bien sûr, le fonds vient compléter toute une série d’autres fonds et forme avec eux une petite cartographie de ce qu’ont été certaines lectures, souvent hétérodoxes, toujours puissantes et riches, de Marx depuis 1945. Après Althusser, Papaïoannou, Badiou, Castoriadis, Rancière, Lefebvre, le fonds Negri constitue une autre pièce de cette constellation. Derrière le marxisme il y a des marxismes ; derrière la théorisation il y a des pratiques, des expérimentations, des tentatives de lecture du réel dont la restitution des différences et des rémanences est essentielle – parce qu’elle fait émerger un paysage. Circuler parmi ces fonds, c’est, nous en faisons le pari, pouvoir restituer une autre histoire de la pensée politique.

On trouvera dans les archives Negri tout ce qui constitue une vie philosophique et politique, des tout premiers écrits dans les années 1950 (articles étudiants, cahiers de travail et notes de lecture, mémoire de maîtrise et thèse de doctorat) aux traces documentaires très précoces d’un souci croissant des inégalités, des injustices, de la violence sociale subie – comme si le motif spinoziste de l’indignation, de la haine pour le mal fait à autrui, venait se superposer immédiatement à l’excellence académique. Vient alors la saison des entreprises collectives, dont le fonds recueille la documentation. Les revues, les collectifs, les organisations politiques se succèdent et scandent la petite vingtaine d’années qui va du début des années soixante à l’incarcération, en 1979. Mais on trouvera aussi, toujours, de manière entrecroisée, le travail philosophique – Descartes, Spinoza, Marx, le Livre de Job, ou plus tard Leopardi, et l’essai sur le pouvoir constituant. Pour chaque livre, les cahiers de travail, les notes de lecture, le manuscrit, les corrections. Plus tard viendra le cycle ouvert par le succès mondial d’Empire au début du nouveau millénaire : les travaux sur la mondialisation, la crise de la souveraineté, les lectures foucaldiennes, la multitude comme nouvelle subjectivité politique, la notion de commun composent un autre massif documentaire important.

Pour finir, deux ensembles extraordinaires méritent d’être signalés. Le premier prend la forme d’une double constante. Depuis plus de soixante-dix ans, Negri se livre en effet à une double gymnastique intellectuelle. D’une part, il tient un journal tout à la fois personnel, philosophique et politique. Les voyages, les rencontres, les idées, les événements et les questionnements auxquels ils donnent lieu, les lectures et la chronique de la vie privée s’y mêlent en permanence. De l’autre, il rédige des cahiers de travail pour chaque entreprise philosophique ou politique qu’il conçoit : une sorte de laboratoire où sont consignés la documentation, les premiers jets, les modifications, les ébauches de plan, les notes, les discussions. Dans les deux cas, le privé et le public sont difficilement dissociables, tout comme le sont les concepts et les expériences, l’élaboration personnelle et l’échange permanent avec d’autres (on pense ici à Mario Tronti et aux opéraïstes Luciano Ferrari Bravo, Guido Bianchini ou Paolo Virno, à Althusser, à Guattari, à Deleuze ou à Foucault). Toute une fabrique se livre ici, faite simultanément d’intime et de sociabilités. Le second concerne l’épisode très singulier de la première incarcération, en 1979. Lettres privées écrites depuis sa cellule, documents judiciaires, intervention d’intellectuels et de politiques, récit quotidien qui documente la violence des prisons italiennes de haute sécurité – et toujours, envers et contre tout : travail intellectuel et constitution d’une communauté (derrière les barreaux), défense indignée et lutte collective – jusqu’au tapuscrit du discours prononcé par Negri au Parlement italien après son élection comme député, en 1983, et à l’arrivée en France en exil.

Ce que racontent les archives Negri, c’est une vie – une vie intime et personnelle, intellectuelle et politique, qui n’a jamais cessé de vouloir être autre chose qu’une vie individuelle.

Judith Revel
Professeure de philosophie politique à l’université
Paris-Nanterre et directrice du Sophiapol. Présidente du Conseil scientifique de l’Imec


Antonio Negri. Marx au-delà de Marx, Paris, Christian Bourgois, 1979. Archives Antonio Negri/Imec.