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Franck Venaille, la juste fureur
par Emmanuel Moses

Voix lyrique majeure de la littérature française, Franck Venaille fut aussi créateur de deux revues entrées dans la légende, Monsieur Bloom et Chorus. Ses archives, constituées par ses soins viennent rejoindre les grands fonds de poésie à l‘IMEC.

Emmanuel Moses est poète, traducteur et romancier

Enfant du 11e arrondissement de Paris, Franck Venaille (1936-2018) ne cessa d’appareiller pour d’autres rivages, de dessiner et d’explorer des territoires géo-oniriques, dont la matière a pour noms, entre autres, la Belgique flamande, Venise, Trieste, l’Engadine. Mais tel un de ces marins d’Ostende qui le fascinaient, il reviendra toujours à son port d’attache que fut son quartier natal, populaire et cosmopolite, et plus singulièrement la rue Paul-Bert, où il passa sa jeunesse, évoquée et invoquée dans Hourra les morts ! (Obsidiane, 2003) et dans son ultime livre, paru quelques semaines après sa mort, L’Enfant rouge (Mercure de France, 2018).

Ce mouvement dans l’espace, où consonnent paysages extérieurs et paysages intérieurs, a pour pendant un mouvement dans les registres musicaux qui sont ses dominantes : le tragique, précisément, et son pôle opposé, le grinçant.

Conscrit pendant la guerre d’Algérie, il assista aux « horreurs de la guerre » et celles-ci, visions de l’enfer, le hantèrent toute sa vie ainsi qu’en témoignent ces grands récits que sont La Guerre d’Algérie et Caballero Hôtel (Éditions de Minuit, 1978 et 1974). Puis vint sa propre guerre contre la maladie qui l’affecta pendant plus de vingt ans, une guerre dont il connaissait l’issue et qu’il transmua en une poésie haute et profonde faisant écho aux psaumes les plus sombres de la Bible et au livre de Job, celui d’un homme révolté et émerveillé.

Car cela aussi fait la grandeur de l’œuvre de Franck Venaille : les cris de colère, de désespoir, auxquels répondent des exclamations de joie et de gratitude envers la beauté du monde, aussi manifeste dans un humble moineau qui picore que dans le spectacle d’un lac noir, le soir, alors que le poète cueille « de hautes fleurs, tièdes et fragiles ». (Tragique, Obsidiane, 2001).

L’indignation, qu’elle soit politique – il a milité au sein du parti communiste avant de s’en éloigner – ou existentielle, face à sa maladie, est toujours d’ordre éthique. Il est peut-être un de nos derniers moralistes au sens classique. Et il fallait tout son génie, qui en fait le petit frère du Mozart de Don Juan, du Berg de Wozzeck, du Chostakovitch des quatuors, compositeurs qui accompagnèrent son existence et l’inspirèrent, pour amplifier et adoucir cette juste fureur par des notes qui vont de l’humour noir au franc burlesque, tant il est vrai que l’ironie est la politesse du désespoir.

De sa « douleur d’être au monde » (La Descente de l’Escaut, Obsidiane, 1995) Franck Venaille fit « une aventure solitaire le long d’un fleuve », le fleuve de la vie. Et lorsqu’il se demande « Était-elle agissante sur le monde ? » dans ce même poème, il ne peut que lui être répondu qu’il en est bien ainsi, et que l’aventure extraordinaire qu’il a entreprise dans et par le langage de la poésie agit et aura transformé le monde, qui ne sera plus jamais le même, après, avec son œuvre, à la mesure et à la démesure de l’homme, ce héros.



Article paru dans Les Carnets de l'Imec #11, au printemps 2019