Archives

La Russie d’Antoine Vitez
par Sonia Gavory

À l’occasion des trente ans de la disparition d’Antoine Vitez, il faut plus que jamais rappeler l’importance de sa pensée et de son théâtre. Sonia Gavory a consulté ses archives confiées à l’IMEC dès 1992. Son travail s’attache à rendre compte du retentissement de la Russie dans l’œuvre d’Antoine Vitez, non seulement en tant que metteur en scène, mais aussi comme traducteur.

Sonia Gavory, Agrégée de Lettres modernes, elle prépare une thèse à la Sorbonne sur « Antoine Vitez et la Russie » sous la direction de Marie-Christine Autant-Mathieu.

Antoine Vitez, fondateur du théâtre des Quartiers d’Ivry, directeur de Chaillot puis de la Comédie-Française, est essentiellement connu pour ses mises en scène. Il entretenait par ailleurs un lien privilégié avec la Russie, non seulement à travers ses activités théâtrales, mais aussi comme traducteur. Les premières années de sa formation ont été marquées par l’apprentissage de sa langue, de sa culture et de son histoire. Elles ont irrigué tout au long de sa vie le sens de son engagement en tant qu’artiste et intellectuel communiste.

Le contact avec la Russie débute par l’étude de sa langue, au lycée d’abord, à l’INALCO ensuite, mais également au cinéma où il passe des après-midi entières à voir et revoir des films en version originale. Quelques rencontres viennent bientôt renforcer cet intérêt. En 1949, il rejoint la troupe de Clément Harari, figure du théâtre militant communiste, qui lui offre un rôle dans La Tragédie optimiste de Vichnevski. L’année suivante, il suit les cours de Tania Balachova et se familiarise ainsi avec l’enseignement de Stanislavski. Puis vient Louis Aragon qui l’engage pour la rédaction de l’Histoire parallèle de l’URSS et des États-Unis et lui confie la traduction du Don paisible. Pendant sept ans, Vitez plonge dans cette épopée cosaque. Plus de trois mille feuillets manuscrits gardent les traces des corrections et des recherches minutieuses de sa traduction, parfois de ses dessins, lorsque la technicité du vocabulaire et la précision des descriptions le poussent à se représenter le parvis d’une église ou le fonctionnement d’un puits à balancier. Détails nullement dérisoires pour celui qui avait le goût du savoir, aussi infini soit-il.

La mise en scène lui permettra de trouver l’épanouissement recherché. Il y aura bien sûr celle des Bains de Maïakovski, du Dragon de Schwartz ou encore de La Mouette de Tchekhov, mais la place accordée à la Russie ne se circonscrit pas aux grands titres. Vitez est fasciné par un pays qui a connu une révolution théâtrale et politique, un pays où la force de proposition de ses artistes a pu s’inscrire dans le temps et leur valoir d’être condamnés. Cette position le pousse à son tour à réinventer le théâtre et à interroger par son biais le XXe siècle. Traduire, mettre en scène, se fond alors dans un acte similaire, celui du retour à la source, à l’histoire, contre l’occultation du récit et du passé. Soucieux du rôle de la mémoire, comme en témoignent dans un rapport plus personnel ses nombreuses archives, Vitez convoque les grandes figures artistiques et politiques de la Russie pour conserver le souvenir du pire comme du meilleur, et réfléchir à la manière de construire l’avenir. À notre tour à présent de nous retourner vers son travail.



Article paru dans Les Carnets de l'Imec #13-14, à l'automne 2020