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Confier, partager et sourire.
Remettre les archives de mon père,
François Maspero, à l’IMEC.
Comment réussir à écrire sur la décision de confier à l’Imec les archives héritées de mon père, François Maspero, sans écrire sur mon père en tant que père ? Comment écrire sur le tri et la remise de ces archives sans me réduire à être uniquement « la fille de » ? Comment s’occuper de ses archives alors que je me suis toujours tenue à distance de son travail ? De son travail d’écrivain et de traducteur, étant donné que je suis née au moment même où il arrêtait progressivement les éditions. Certes, j’aurais quand même pu m’intéresser à sa vie d’éditeur et de libraire… Ne pas savoir grand chose sur cette époque – mais alors vraiment pas grand-chose – m’a permis, et me permet toujours, d’éluder les questions le concernant, de ne pas laisser son histoire, qui n’est pas la mienne, interférer dans mes relations avec les autres, quitte à décevoir mes interlocuteurs. En revanche, je peux parler de sa tendresse, de son humour, de ses angoisses. Mais est-ce que, ça, ça se partage ?
Pourquoi me mettre à lire tous ces documents, toutes ces lettres, alors que je n’ai jamais lu ses livres ? Enfin si : deux depuis sa mort ; deux livres qui n’ont de rapport ni avec sa vie ni avec les Maspero. Je dis « les Maspero », car je n’arrive pas à écrire « notre » famille. Parce qu’il s’agit de cela aussi… En confiant les archives, je partage mon père à des inconnus. Lui qui n’a pas partagé son propre père et son frère avec moi ; lui qui ne m’a appris à partager les morts. À chacune de mes questions sur mon grand-père et mon oncle, il se braquait, se murait dans un silence. Je ne parle pas ici de leur histoire mais de souvenirs de moments uniques, de détails, d’affection pour eux. Avoir des réponses à mes questions, et non aux siennes. Encore aujourd’hui, je me refuse à les chercher dans ses livres.
Cela fait presque dix ans que ces archives sont à mes côtés, transportées de cave en cave, puis d’appartement en appartement au gré de mes déménagements. Elles sont rangées dans des enveloppes, chemises ou cartons, eux-mêmes mis dans des sacs poubelle, à leur tour placés dans des grandes malles en plastique, qui, elles, sont empilées les unes sur les autres, ça et là dans les différents recoins de mon appartement. S’y ajoutent les archives du reste de ma famille paternelle : oncle, grands-parents et leurs fratries, arrière-grands-parents et leurs fratries, et j’en passe. J’ai recouvert ces colonnes de jolis tissus. Les fantômes de mon chez moi.
À la mort de mon père en 2015, j’avais déjà pris contact avec l’Imec — qui dispose d’une partie des archives des éditions, remises par La Découverte – en vue de confier les archives de mon père.
Tout aurait pu aller très vite si en ouvrant les premiers cartons je ne m’étais pas rendue compte que ces milliers de feuilles m’offraient un tête-à-tête unique avec la vie professionnelle de mon père. Mais voulais-je vraiment prendre ce temps alors que j’avais ma thèse à écrire, d’autres archives à analyser ? Me concentrer sur un sujet d’histoire que j’avais choisi, et non sur une histoire léguée.
Tout aurait pu être confié en peu de temps si, au milieu de ces documents, il n’y avait pas eu des lettres de sa mère et de ses enfants, ou des lettres d’amour et de disputes amoureuses. Ca ne regarde ni moi, ni personne… Et il y a des choses qu’il ne vaut mieux pas savoir. Au moment de la séparation de mes parents, ma demi-sœur Brigitte, sa première fille, qui a travaillé aux éditions et qui est morte en 2007, m’avait dit de ne prendre parti pour aucun des deux parents, de ne pas me préoccuper de leurs histoires. Elles leur appartiennent et je dois me concentrer sur ma vie. C’est ce que j’ai donc (re)fait en 2015. J’ai refermé les malles et remis les voiles dessus. Si mon père avait été un pharaon, j’aurais entouré son cercueil de toutes ces-ses boîtes d’archives. Mais point de pharaon dans cette histoire ; dans cette famille, nous sommes cantonnés au ma spero, au « mais j’espère ». Alors j’ai espéré que faire l’autruche suffirait…
Mais, puisque les archives sont bien vivantes, elles, il valait tout de même mieux éviter qu’elles ne prennent racine chez moi. Et qu’on ne me dise pas qu’il s’agit ici de couper le cordon, même avec le père… Et, non, je n’occupe pas le rôle de sa mère non plus… Au contraire, en confiant ces archives, en écrivant ce texte, je me présente comme « fille de François », une de ses trois enfants. Tout au plus, il s’agit de faire le deuil de mon père vivant. Je pense aux mots de Paul Auster : « Est-il vrai qu’on doit plonger dans les profondeurs de la mer pour sauver son père avant de devenir un[e] vrai[e] fil[le] [1] ? ». Un jour, je lirai Des Saisons au bord de la mer.
Presque dix ans plus tard, en 2023, suite à la mort de mon neveu Loïc, à 37 ans, puis celle de Fanchita (Gonzalez Battle), la deuxième épouse de mon père, qui a codirigé les éditions (il faut d’ailleurs se méfier des signatures F.M. dans les archives, ça peut autant être François que Fanchita), une sorte d’urgence s’est imposée à moi. Qui s’occupera de toutes ces archives si je meurs ? Qui prendra le temps de faire le tri entre les documents professionnels et intimes, de comprendre qui est qui dans cette famille, de réfléchir à qui confier ces archives ? J’avais également conscience que mon appartement n’était pas un lieu sûr pour leur conservation. Ce dernier point peut sembler évident, comme celui de priver les chercheurs et chercheuses de ces documents. Mais est-ce si évident que ça que de confier des archives à une institution, et d’en choisir une, alors que leur principal auteur les a conservées chez lui et est même allé, avec Fanchita, en retirer une partie à l’Imec pour les entreposer dans sa cave ? Et qu’il n’a émis aucune volonté à ce sujet — sauf celle de me les léguer –, n’a rien précisé à quiconque ? Sans oublier que l’ensemble de ces archives familiales sont passées de génération en génération, d’armoires à armoires. Serait-ce trahir mon père et ma famille que de m’en défaire ? Ma mère et les amis de mon père m’ont assurée que non. J’ai donc repris contact avec l’Imec. Il a été convenu avec Nathalie Léger, directrice de l’Imec, qu’à partir de janvier 2024, je remettrai chaque mois un lot d’archives. Une séparation en douceur.
Une chose était sûre : je voulais parcourir chaque dossier pour savoir ce que j’allais donner. Maîtriser mon geste. Lire, ou du moins balayer du regard, chaque feuille ; m’assurer de ne laisser aucun document familial ou très personnel. Par overdose, j’ai sûrement raté des choses.
Finalement, ce sont 270 dossiers que j’ai déposés en six mois à l’Imec. Au fur et à mesure, j’ai dressé une sorte d’inventaire. Archives des librairies, des éditions, des revues ; des correspondances avec des auteurs, des traducteurs, des éditeurs, des imprimeurs, avec François Gèze… Des carnets de notes de voyages, des brouillons de livres écrits ou traduits, de ses émissions de radio… Des lettres reçues des auteurs qu’il a traduits, de ses lecteurs ou auditeurs… Des brouillons de lettres qu’il a écrites ou des lettres qu’il n’a pas envoyées. Des échanges professionnels, j’ai tout laissé, que le contenu des lettres me plaise ou non. J’ai seulement gardé une partie de la correspondance avec Louis Althusser car certaines lettres étaient trop personnelles.
De ce tête-à-tête avec les archives de mon père, il ne me reste déjà plus que des sensations et des émotions. Quant à leur contenu, je laisse ça aux chercheuses et chercheurs. Et si besoin, j’irai à l’Imec les consulter.
J’ai pu réaliser combien le métier d’éditeur/d’éditrice est difficile. Combien de fois ne me suis-je pas dit « et ben dis donc, il faut avoir les nerfs bien accrochés »… Quant aux émotions… J’ai pu découvrir la fragilité de mon père parfois, sa ténacité d’autres fois. Du courage en somme. Et surtout ses amitiés avec certains auteurs ou éditeurs. J’ai été extrêmement touchée par la fidélité, la gentillesse et la générosité de Nils Andersson et d’Yves Lacoste. Leurs lettres sont superbes. Il y a malheureusement des amitiés (de celles liées au travail) peu visibles dans ces archives car discrètes, comme celles avec Patrick Lescure.
Découvrir des histoires qui ne me regardent pas n’était pas le seul risque encouru en parcourant ces archives. On peut en citer d’autres : revoir son écriture en pattes de mouche, ses gribouillis, ses petits dessins satiriques (je reconnais en avoir gardé certains)… des notes prises dans des carnets que je lui avais offerts ou dans des mini blocs notes achetés en plusieurs exemplaires et qui me plaisaient tellement que j’en piquais un ou deux pour avoir les mêmes… Pour certains dossiers, c’était aussi se confronter aux odeurs du passé : celles de l’ancienne maison de Milon, celles de son dernier appartement, son odeur à lui, celle des cigarillos.
Petite angoisse au moment de refermer certains de ces dossiers : à force de les ouvrir, ces-ses odeurs vont-elles s’échapper ? Et qui d’autre saura ce qu’elles signifient ?
Lire tous ces documents a été difficile. Ne pas confondre mes souvenirs avec ceux ingurgités lors de ces lectures, et qui ne m’appartiennent pas. Ne pas laisser ma colère ou ma tendresse pour lui influencer mes choix dans le tri. Je pense y être arrivée. Finalement, maintenant que j’ai tout confié à l’Imec, je me rends compte qu’il fallait passer par là pour pouvoir continuer mon chemin et laisser la mort de mon père vivre.
Depuis quelques mois, se promène en mon appartement un chat, Kotus. Il est venu remplacer les fantômes des malles confiées à l’Imec, les fantômes qui se promenaient dans ma cervelle. Difficile de savoir si Kotus sourit, mais je suis convaincue que oui. Un jour, je lirai Le Sourire du chat.
Julia Maspero
13 août 2024. Montreuil.
[1] Paul Auster, L’invention de la solitude, Arles, Acte Sud, 1988.
Images : archives François Maspero/Imec.
Crédits photographiques : Michaël Quemener.