La Valorisation

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La ligne machiavélienne d’Althusser

Par Warren Montag

Les lecteurs de la page du manuscrit sur Machiavel écrite pour un cours début 1962, pourraient facilement négliger la ligne verticale dessinée à l’encre bleue dans la marge supérieure gauche. Longue de sept lignes, elle marque sans aucun doute l’une des thèses centrales de la lecture d’Althusser : Machiavel se situait dans une sorte de non-lieu entre ce qui était et ce qui n’est pas encore, deux vides, même s’ils représentent différents types de vides, qui le contraignaient à effectuer, à partir d’un «mirage historique», une «déréalisation» de sa réalité politique afin d’être le réaliste qu’il prétendait être.

Il semblerait que ce soit une version simplifiée d’un manicule, l’image d’une main à l’index tendu, dont la fonction est de désigner simplement dans les marges d’un texte un passage particulièrement important. Mais ce serait une erreur de le réduire trop rapidement à un moyen de repérage. Quels seraient la signification et le statut de cette ligne si, comme c’est presque certainement le cas (les lecteurs des manuscrits inédits d’Althusser le savent bien), elle avait été dessinée par Althusser lui-même ? Ne serions-nous pas enclins à l’annexer, après coup, au texte, comme indicateur de ce qu’Althusser, en lisant son manuscrit après l’avoir écrit, a jugé important, peut-être le passage le plus important de la page (ou au contraire, comme un passage qu’il considérait comme inadéquat ou incomplet et destiné à être révisé plus tard) ? Mais au-delà de sa fonction de signe, l’apparence solitaire de la ligne sur la page nous rappelle que le concept de la ligne revêt une importance particulière pour Althusser : avant tout, la notion de ligne qui divise – la ligne de démarcation.

En fait, même dans ce fragment, tout l’argument d’Althusser prend la forme d’une suite de distinctions rendues visibles par une ligne qui, comme il le remarquait dans Lénine et philosophie, n’est même pas une ligne, mais le simple fait de la démarcation. La première ligne est celle qui le sépare de Machiavel. La page commence au milieu de la phrase « difficile de parler de M. », une difficulté qui provient du « contraste » ou de la contradiction qui traverse son travail. La volonté implacable de réalisme de Machiavel est liée à une pratique de ce qu’Althusser nomme « déréalisation », pratique qui dissipe le mirage historique qui, dans sa fausseté même, est la seule réalité à notre portée : derrière elle, il n’y a rien. C’est précisément le réalisme paradoxal de Machiavel qui « rend si difficile d’en parler » et renvoie Althusser à son propre paradoxe : celui de devoir écrire sur l’impossibilité d’écrire sur Machiavel. Ce dernier, selon Althusser, fut constamment aux prises avec la difficulté, non d’exprimer ses pensées, mais de les penser. Que signifie dire que Machiavel a des pensées qu’il ne peut pas penser ? La réponse d’Althusser est frappante : sa théorie ne peut pas apparaître sous une forme théorique, mais existe en tant que complexe de pensées obsessionnelles, que Machiavel ne peut s’empêcher de penser. Ils forment ensemble « une obsession théoriquement inénonçable ». Cet ineffable ou non représentable complexe obsessionnel provient d’un monde qui n’existe pas et n’a jamais existé.

Althusser se réfère à la « conscience d’attente » de Machiavel « attendant quelque chose qui devait venir, devait venir et ne venait pas. » Peu de temps après la fin de son cours, il écrivit à Franca Madonia : en pensant à la notion de conscience d’attente, il était « extraordinairement et ironiquement frappé du fait que, sous prétexte de la conscience prétendue de Machiavel, c’est de moi que j’avais parlé. » Ce n’est pas simplement un cas de projection, comme si Althusser imposait à l’œuvre de Machiavel ce qu’il ne pouvait pas y trouver. Au contraire, Althusser a été attiré par Machiavel parce que, dans le travail de ce dernier, sa propre conscience d’attente devenait visible et intelligible. La singularité du réalisme historique et politique de Machiavel découle du fait que ce qui lui manque est plus réel que ce qui est présent et, dans sa réalité, produit des effets réels. Cela lui permet de rejeter les idées inadéquates et les fausses théories, même s’il n’y a rien dans le présent historique qui puisse les remplacer. Par sa violence, le travail de Machiavel ouvre un lieu où la vérité peut entrer, si, en d’autres termes, elle vient d’un avenir encore inexistant.

Sur une seule page, un fragment de la première tentative d’Althusser de saisir l’insaisissable Machiavel, une seule ligne, peut-être la trace indélébile de ce qui n’a jamais été (et pourrait ne jamais être) la ligne qui mènera Althusser à Machiavel et à lui-même.

 

Traduction François Bordes

 

Texte original

Althusser’s Machiavellian Line

Readers of the page taken from Althusser’s manuscript on Machiavelli, written for his course on Machiavelli in early 1962, might easily overlook the vertical line drawn in blue ink in the upper left-hand margin. It is the length of seven lines of text and marks what is undoubtedly one of the central theses of Althusser’s reading : Machiavelli was situated in a kind of non-place between what was and what is not yet, two voids, even if they represent different kinds of voids, that compelled him on the basis of a “mirage historique,” to effect a “derealization” of his political reality in order to be the realist he claimed to be.

It would appear to be a simplified version of a manicule, the image of a hand with its index finger extended, whose function in the margins of a text is simply to point to a particularly important passage. But it would be a mistake to reduce it too quickly to a pointing device. What would be the significance and status of the line if, as was almost certainly the case (as readers of Althusser’s unpublished manuscripts well know), it had been drawn by Althusser himself? Would we not be inclined to annex it, after the fact, to the text as an indicator of what Althusser, reading his manuscript at some point after writing it, marked as important, perhaps the most important passage on the page (or, on the contrary, as a passage he regarded as inadequate or incomplete and intended later to revise)? But beyond its function as a sign, the solitary appearance of the line on the page reminds us that the concept of the line has a particular importance for Althusser: above all, the notion of the line that divides, the line of demarcation.

In fact, even in this one-page excerpt, Althusser’s entire argument takes the form of a sequence of distinctions made visible by a line that, as he remarked in the essay, “Lenin and Philosophy, is not even a line, but the simple fact of demarcation. The first line is the line that that separates Machiavelli from himself. The page begins in mid-sentence, “difficile de parler de M.” a difficulty that arises from the “contrast” or contradiction that traverses his work. Machiavelli’s “implacable” will to realism is coupled with and founded on a practice of what Althusser calls “derealization”, the practice that dissipates the historical mirage that in its very falsity serves as the only reality available to us : behind it, there is nothing. It is precisely Machiavelli’s paradoxical realism that “rend si difficile d’en parler,” and endows Althusser with his own paradox: that of having to write about the impossibility of writing about Machiavelli. The latter, according to Althusser, constantly grappled with the difficulty, not of expressing his thoughts, but of thinkingthem. What does it mean to say that Machiavelli has thoughts he cannot think? Althusser’s response is striking: his theory cannot appear in theoretical form, but exists as a complex of obsessional thoughts, which Machiavelli cannot help but think. They together form “une obsession théoriquement inénonçable,” unutterable or unrepresentable because the obsessional complex arrives from a world that does not exist and has never existed.

Althusser refers to Machiavelli’s “conscience d’attente… Machiavel attendant quelque chose qui devait venir, devait venir et ne venait pas”. Shortly after the conclusion of his 1962 course, he wrote to Franca Madonia that, in thinking about the notion of conscience d’attente, he was extraordinairement et ironiquement frappé du fait que, sous l’espèce de la prétendu conscience de Machiavel, c’est de moi que j’avais parlé.” This is not simply a case of projection, as if Althusser imposed on Machiavelli’s work what he could not find within it. On the contrary, Althusser was drawn to Machiavelli because, in the latter’s work, his own conscience d’attente became visible and intelligible. The singularity of Machiavelli’s historical and political realism derives from the fact that for him what is missing is more real than what is present and, in its reality, produces real effects. It allows him to reject inadequate ideas and false theories even though there exists nothing in the historical present that can replace them. Machiavelli’s work in its undeniable violence forces open a place where truth may enter, if, that is, it arrives at all from a still inexistent future.

On a single page, a fragment of Althusser’s first attempt to grasp the ungraspable Machiavelli, a single line, perhaps the indelible trace of what has never been and may never be, the line that will lead Althusser to Machiavelli and to himself.

Warren Montag est philosophe, professeur à l’Occidental College de Los Angeles et rédacteur en chef de la revue Decalages. An Althusser studies Journal.