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Louis Althusser – Fernand Deligny : une rencontre ?

Par Sandra Alvarez de Toledo

Qui se serait attendu à ce que le maître Althusser, régnant sur une partie de la vie intellectuelle et politique française et internationale, rende un jour visite à l’« éducateur » Fernand Deligny que son parcours singulier avait conduit à vivre avec des enfants autistes dans les Cévennes (ou comme me le disait encore récemment un psychanalyste, à un « berger dans sa montage ») ? Il faut se représenter le décor de la rencontre : une pièce sombre (les fenêtres des maisons cévenoles sont petites et les murs épais), le sol en terre, pas d’eau courante ni électricité, Deligny derrière une table en châtaigner fabriquée par Jacques Lin, cheville ouvrière du « réseau », les murs tapissés des tracer de Janmari, l’enfant autiste « qui n’a jamais dit un mot de toute sa vie » : « Nous vivions à la maison blanche où le Del avait son bureau. C’est là qu’ils sont venus, dans l’après-midi. Ils sont restés deux ou trois heures et sont repartis », raconte Gisèle Durand-Ruiz, exécutrice testamentaire de Deligny. Celui-ci écrit à Isaac Joseph le 22 avril 1977 : « Vous l’ai-je dit ? passage d’Althusser tout à fait à l’improviste. Pour rien. Lui énorme sur sa chaise et une toute petite guenon de bonne femme amoureuse de ce que je raconte de Janmari. » La désinvolture du propos dissimule l’impression que dut produire sur lui la visite du grand homme, accompagné ce jour-là d’Hélène Rytmann.

L’ « improviste » n’en est sans doute pas un : Deligny ne recevait personne sans en avoir été prévenu assez longtemps à l’avance. En avril 1977, date de la rencontre, ils ont déjà eu de nombreux échanges épistolaires, dont ne subsistent que les lettres de Deligny. Seules deux lettres d’Althusser ont été retrouvées ; les autres, sans doute les plus étoffées, sont curieusement perdues à ce jour (nous sommes nombreux à nous en étonner, pensant que Deligny, parmi la grande masse de lettres qui lui ont été adressées et qui ont été conservées, en aurait pris un soin particulier). Le contact avait été établi d’une insolite manière, par l’entremise du psychanalyste Jacques Nassif, familier du réseau et voisin du philosophe, que Deligny avait chargé en 1973 de remettre un pain à Althusser. En recevant Nous et l’Innocent (Maspero, 1975), celui-ci avait religieusement répondu en post-scriptum : « Je n’ai pas oublié le pain qu’un jour Nassif m’a donné de votre part. Un pain : pas seulement pour être mangé, mais d’abord être vu et pris entre les mains. » Quelques mois plus tard, autre fait surprenant, Althusser, sans doute en écho à Nous et l’Innocent, adressait à Deligny, en même temps qu’à Nassif, Elisabeth Roudinesco et Michel Pêcheux, le brouillon de son texte « La découverte du docteur Freud », qui déniait à la psychanalyse le statut de « science ». Cet envoi fut à l’origine de la correspondance qu’ils échangèrent entre août 1976 et juin 1977.

Plus que sur la psychanalyse, dont Deligny pouvait se réjouir de la critique qu’en faisait Althusser dans « La découverte du docteur Freud » (même si, comme l’ensemble de sa correspondance le prouve, « le Del » fut un lecteur attentif et intéressé de Lacan et le pourfendeur, comme lui, de la dérive psychologisante de la psychanalyse), ses lettres à Althusser portent sur la distinction à maintenir entre l’individu « d’espèce » et le sujet indexé sur le langage. Elles dénotent la lecture scrupuleuse de plusieurs de ses livres et notamment de Positions, qui inclut « Idéologie et appareils idéologiques d’État ».

Deligny s’était inscrit au Parti communiste en 1947 ou 1948 et n’avait pas repris sa carte au début des années 1960. Tout en se jugeant un communiste « très, très insuffisant », et en assumant la tension entre le communisme primitif qu’il rappelait de ses vœux et sa position libertaire, il resta compagnon de route jusqu’à sa mort, au point de donner son dernier entretien, en juillet 1996, à L’Humanité. Lorsqu’Althusser se manifeste, en 1975, Deligny est sollicité au même moment par un jeune psychiatre communiste partisan du désaliénisme de Lucien Bonnafé, Franck Chaumon, qui voit dans l’esprit de sa recherche un possible agent assouplissant des positions du PCF en matière de psychiatrie. Il tente en vain de l’associer aux recherches du Centre d’études et de recherches marxistes (CERM) et réussit à faire publier plusieurs entretiens dans la presse communiste, dont un avec Marie Bonnafé, qui s’étonne aujourd’hui encore d’avoir fait paraître dans la revue du Parti (La Nouvelle Critique, 1978) les propos d’un personnage aussi peu orthodoxe… Ces années 1975-1978 apparaissent clairement, à travers la Correspondance des Cévennes, 1968-1996, comme celles d’un retour de Deligny à la théorie marxiste. Son dialogue avec Althusser le remet sur la voie de la pensée d’Henri Wallon, dont il a tiré l’essentiel de sa manière d’envisager le mode d’être autistique, largement inspirée de l’éthologie.

En 1979, Deligny publie Les détours de l’agir ou le moindre geste chez Hachette, dans la collection « L’Échappée belle » créée par Émile Copfermann (qui avait été son éditeur chez Maspero). La dédicace à Althusser est un peu maladroite, comme intimidée par le surplomb du « penser ». L’atermoiement du « comme » de la dernière ligne n’est pas qu’une figure de style. Quelques années plus tard, en effet, dans Acheminement vers l’image, Deligny écrit à propos de la distinction entre oies sauvages et oies domestiquées – métaphore de l’image libre opposée à l’image gavée de sens : « Tout se passe comme si les deux oies voisinaient, comme le philosophe le dit de l’être humain et du langage, voisins proches, même s’il nous semble bien que ce voisinage est symbiose. » Le lichen devint pour lui l’image de la symbiose entre « l’algue et le champignon » (titre d’un texte inédit), autrement dit entre l’écriture (symbolique) et l’image (autiste), ou l’homme et l’humain. Il n’y avait plus « rupture ». Le « philosophe » était Martin Heidegger, mais la phrase pouvait faire écho à une lettre d’Althusser de 1976, dans laquelle celui-ci répondait à Deligny  : «  […] à la différence de Marx qui n’a jamais parlé de “frontière” entre le biologique et le psychique, Freud, oui, parle de “frontière” ou de “limite” entre le biologique et le psychique. La pulsion est ce concept-limite, et en même temps le concept de la limite, donc du joint, donc de l’aller et du retour, du va et du vient. Mais qui va et vient ? Mystère. » Deligny préférait l’énigme au mystère et l’« agir » à la pulsion ; mais il avait retenu l’idée de passage, « du va et du vient » qui franchit la limite, et l’avait entendue comme ce qui accueille l’homme dans l’humain et l’humain dans l’homme. L’anthropologie contemporaine en est là.

Cette lettre, retrouvée dans les archives de l’IMEC, n’est pas datée et n’a jamais été envoyée. Et Althusser ne répondit pas, qu’on sache, à l’envoi des Détours de l’agir ou le moindre geste.

Fernand Deligny, Les détours de l’agir ou le moindre geste (Hachette, 1974) dédicace à Louis Althusser, Archives Louis Althusser / IMEC.

Sandra Alvarez de Toledo est éditrice, directrice des éditions L’Arachnéen. Elle a publié les Œuvres et la Correspondance des Cévennes de Fernand Deligny.