La Valorisation

Papiers Althusser »

Un élan de pensée

Par Pierre Macherey

Lorsque, comme je suis invité à le faire, je regarde la reproduction des deux premières pages du tapuscrit conservé à l’IMEC de la préface à Lire le Capital, je suis frappé en premier lieu par l’aspect matériel du document. Défilent dans ma mémoire les très nombreuses pages de ce genre que j’ai eu à lire lorsqu’Althusser me les montrait. Tous ses textes étaient écrits directement à la machine, sur une légère portative posée sur une petite table, à la gauche de son bureau, qu’il faisait passer d’un geste preste devant lui quand la nécessité s’en faisait sentir. Il tapait très vite, pratiquement sans faire de fautes : une fois qu’il avait inséré l’ensemble de feuilles lardées de carbone (il faisait toujours des doubles), le clavier répondait aussitôt au mouvement de ses doigts comme s’il se situait naturellement dans leur prolongement ; les idées semblaient lui sortir des mains avec une aisance sans pareille. Toute sa correspondance, – il écrivait énormément de lettres, et maintenant que nombre d’entre elles ont été publiées, on sait qu’il a été, entre autres, un grand épistolier –, était produite de cette façon, avec un élan spontané qui produisait un effet d’entraînement irrésistible. Lorsque, dans ses activités de répétiteur de philosophie chargé, à l’Ecole Normale, de suivre la préparation des élèves, il avait à corriger des dissertations, la chose se passait de la façon suivante : on faisait glisser sous la porte de son bureau le travail terminé ; quelques jours plus tard, on le récupérait dans son casier, vierge de toute annotation, mais accompagné d’une lettre (tapée à la machine) qui pouvait comporter plusieurs pages, de la lecture de laquelle on sortait étourdi, avec les sentiment d’avoir été compris mieux qu’on n’était soi-même en mesure de le faire ; il avait fait le tour du texte qu’on lui avait transmis, et, sans s’en écarter, comme par un tour de magie, il en effectuait la recomposition, d’une manière qui révélait ce qu’on aurait pu dire, ce qu’on aurait écrit… si on l’avait écrit de la manière que lui-même employait dans sa lettre. Il me semble que l’essentiel de ce qu’Althusser a réalisé est de ce genre : au fond, quand son état de santé le lui permettait, il a passé une grande partie de son temps à écrire des lettres, des tas de lettres qui lui venaient des mains dans l’urgence, d’un seul jet, avec une évidence sidérante. Ce serait l’une des clés de son style : des phrases courtes qui s’enchaînent avec un naturel irrépressible, et qui donnent le sentiment qu’il s’adresse directement à son lecteur, qu’il lui parle de l’intérieur, dans sa tête. Il maîtrisait souverainement l’art de dire de manière simple des choses compliquées. Cela explique que sa pensée se soit diffusée aussi largement : les « lettres » qu’il envoyait, au nombre desquelles les livres qui faisaient partie de ce corpus épistolaire, ont très vite trouvé des destinataires dans le monde entier.

Ces remarques étant faites, qui présentent une dimension émotionnelle que je ne prétends nullement gommer, j’en viens à un examen plus attentif du bout de texte que j’ai sous les yeux, qui constitue le modèle original sur lequel l’éditeur a travaillé au moment de la publication du livre. En le comparant au texte imprimé dans l’édition de 1965, je constate que son contenu y est passé pratiquement sans changement, à quelques nuances typographiques près, mais avec quand même une exception qui est notable. Lorsqu’Althusser dresse la liste des grands lecteurs antérieurs du Capital sur lesquels peut s’appuyer une étude actuelle de l’ouvrage fondateur de Marx, on retrouve dans les deux versions, celle du tapuscrit puis celle de l’imprimé, exactement le même nombre de références, mais compte tenu d’une adjonction et d’une suppression qui se compensent l’une l’autre. Aux noms d’Engels, Kautsky, Lénine, Rosa Luxembourg, Trotsky, Staline, Gramsci, qui figurent dans les deux listes, s’est ajouté celui de Plekhanov, pour mémoire en quelque sorte, mais cela ne change guère la mise. Mais un nom, qui figure dans le tapuscrit, a disparu du livre imprimé : celui de Mao Tse Toung. En 1965, un an avant que les Cahiers marxistes-léninistes, organe théorique de l’UJCML ne fassent paraître deux fascicules consacrés à « La grande révolution culturelle prolétarienne », à la rédaction desquels Althusser a toujours nié avoir participé, – mais c’était le secret de polichinelle -, l’occultation du nom de Mao était un geste d’autocensure accompli dans le souci de ne pas se placer en rupture déclarée avec la ligne du PCF ; sur celle-ci, il ne se faisait guère d’illusion déjà à l’époque, mais elle constituait à ses yeux la condition incontournable pour maintenir un lien avec cette entité mystérieuse dont devait dépendre en dernière instance toute action politique, « les masses », mot magique qui hantait obsessionnellement son esprit.

Venons-en, pour finir, au contenu même du texte, dont ces deux pages dactylographiées constituent l’incipit. L’ensemble des études recueillies dans Lire le Capital y est présenté dans les termes suivants : « des textes inachevés, les simples commencements d’une lecture » ; et au bas de la seconde page, Althusser précise : « nous les donnons dans leur forme immédiate », donc sans prétendre en faire des éléments d’un système à prendre ou à laisser tel quel. On ne peut guère être moins triomphaliste. Parmi les multiples accusations dont on a accablé ce qui s’est appelé, péjorativement bien sûr, l’« althussérisme », figure celle de dogmatisme : Pour Marx, Lire le Capital auraient été les moyens de propager, d’asséner une doctrine toute faite, prête à consommer en l’état, un discours de maître, du pur bourrage de crâne en somme. Mais, en réalité, il en allait différemment : la démarche initiée par Althusser, de son aveu même, présentait un caractère improvisé, hésitant, balbutiant, foncièrement incomplet, bref celui d’une recherche en cours, d’un travail à poursuivre, autant que possible avec d’autres ; et dans le cas personnel d’Althusser, ce travail, cette recherche ont été vécus à la façon d’un chemin de croix. Quand il parle des « simples commencements d’une lecture », Althusser traduit l’intention de faire démarrer quelque chose, de mettre en route, en l’articulant à des enjeux politiques, une activité de pensée à laquelle il avait d’emblée voulu donner une dimension collective. Il est significatif que le titre choisi pour l’ouvrage soit ordonné à un verbe, « lire », qui exprime précisément, comme saisie sur sa lancée, une activité de ce genre : il ne s’agit pas de donner, au substantif cette fois, une « lecture » achevée du Capital de Marx, mais de faire partir un mouvement qui est loin d’avoir atteint son terme, pour autant qu’il puisse espérer jamais y parvenir. Bref, il s’agit, terme qu’Althusser affectionnait particulièrement, d’une « intervention » : celle-ci consistait à inciter à relire un texte prétendument bien connu, lui-même initiateur d’un élan de pensée dans le sillage duquel on est appelé à s’insinuer comme on peut, scrupuleusement et librement, en vue d’en tirer autant que possible parti pour avancer. Dans quelle direction ? on n’a de chance de le découvrir peu à peu qu’en s’y engageant effectivement, à ses risques et périls, ce que, on ne peut le contester, Althusser a fait, avec plus ou moins de bonheur – mais c’est une autre question.

Louis Althusser, manuscrit dactylographié de la préface à Lire le Capital, 1965. Archives Louis Althusser / IMEC

Pierre Macherey est philosophe, professeur émérite à l’Université Lille Nord de France, philosophie contemporaine et sciences humaines.