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Althusser et les prix Karl Marx

Par Lucien Sève

On connaît la longue note écrite par Louis Althusser en février 1965 sur la politique du Parti communiste français à l’égard des travailleurs intellectuels, note révélée et richement commentée par Bernard Pudal[1]. Le document ici présenté pour la première fois, extrait des archives de l’IMEC, ajoute à cette note une indication donnant à voir combien, en ces années 1960, Louis Althusser était désireux de s’impliquer dans l’organisation nationale et même internationale d’une plus ambitieuse recherche marxiste : il n’y suggère rien de moins au responsable de la SIC, la Section des intellectuels et de la culture, que la création par le PCF de prix Karl Marx qui seraient, écrit-il, « nos prix Nobel marxistes ».

Texte non daté, dont on peut penser qu’il fut écrit dans les derniers mois de 1964 – Henri Krasucki prit sa fonction après être entré au Bureau politique lors du XVIIe Congrès du PCF en juillet, et les nombreuses ratures de ce brouillon de lettre peuvent suggérer qu’Althusser s’y adresse à Krasucki pour la première fois – il lui dit « vous » –, donc avant sa note de février 1965.

Ce texte m’inspire des réactions contradictoires. J’y retrouve avec émotion le Louis Althusser avec qui je n’étais pas seulement en vraie amitié (depuis les années vécues ensemble Rue d’Ulm en 1945-1949), mais également en phase philosophique et politique au début des années 1960 — la conjoncture transformant, à ses yeux, un travail théorique marxiste radicalement plus inventif et plus rigoureux en exigence stratégique. Et il me félicitait d’en être aussi convaincu que lui, tout en me critiquant âprement de me laisser dévorer par la vie militante. Au dirigeant ouvrier fort cultivé, mais inexpérimenté encore dans le domaine dont il devenait responsable qu’était « Krasu », Althusser fait des suggestions riches d’un savoir unique : celui du caïman de philo à l’ENS percevant mieux que personne au contact quotidien de la jeunesse étudiante ce qui allait éclater en Mai 68, et réclamant en toute justesse une plus grande attention à la demande criante de pensée neuve en sens révolutionnaire. Ce brouillon très raturé – la circonspection intimidée face à un membre du Bureau politique du PCF rend laborieuse l’audace des suggestions – a de quoi émouvoir par cette pratique dont il témoigne, hier courante dans le mouvement communiste et devenue aujourd’hui rarissime : un dialogue politique au sommet entre grand intellectuel et haut responsable ouvrier.

Mais les suggestions même laissent fort perplexe. Était-il judicieux de supposer que le « marxisme-léninisme » enfermé dans la vulgate stalinienne recevrait un élan nouveau d’une « coordination », d’une « conjugaison » même des efforts de recherche théorique à l’échelle internationale, allant jusqu’à la création d’un « organisme de liaison », d’une « revue spécialisée » et même de « prix Karl Marx » analogues aux prix Lénine que décernait l’Union soviétique à l’appui de ses stratégies ? Difficile de ne pas voir là une grande illusion à base d’inexpérience politique. Pouvait-on, en 1964, espérer l’accord de quelque jury international sur une recherche théorique méritant un prix Karl Marx entre communistes français, soviétiques, yougoslaves, chinois, tchèques, allemands, italiens…? Difficile même de comprendre la démarche théorique d’Althusser, à un moment où tout son travail consiste justement à tracer de radicales démarcations avec ces intellectuels qui en France (tel Roger Garaudy) ou dans les pays socialistes (tels ces philosophes d’Europe de l’Est avec qui il polémiquait déjà en 1960) s’imaginent rendre au marxisme sa vitalité par un retour à l’humanisme philosophant du jeune Marx quand la tâche est pour lui à l’opposé : valoriser la « coupure » qui en sépare à jamais le Marx rigoureux de la science de l’histoire, le critique inexorable du Capital. En vérité, ce brouillon de lettre ne dévoile-t-il pas, à la veille même du coup d’éclat de 1965, acte de naissance publique de l’« althussérisme », combien subsiste chez Louis quelque chose encore de son œcuménisme de catholique militant alors même qu’il s’apprête à faire passer dans l’affrontement des idées le souffle de la lutte des classes, y compris au sein même du communisme ? Témoignage éloquent des contradictions intimes qu’a souvent à transcender la pensée la plus maîtrisée.

À ce qu’il semble, il a pris conscience que quelque chose n’allait pas dans ces suggestions à Henri Krasucki. Autant qu’on sache en effet, ce brouillon n’est pas allé jusqu’au stade de la lettre envoyable, et envoyée. Mais Althusser a visiblement continué d’y penser – et c’est ce qui sans doute a donné quelques mois plus tard la note à Krasucki de février 1965. Une note qu’on comprendra mieux encore en connaissance de ce qu’elle a dépassé.

[1]. Bernard Pudal, « La note à Henri Krasucki (1965) », Nouvelles Fondations, vol. 3-4, no. 3, 2006, pp. 55-63.

Louis Althusser, Projet de lettre à Henri Krasucki, Paris, fin 1964. Archives Louis Althusser / IMEC

Lucien Sève est philosophe et professeur. Il a été membre du Comité central du Parti communiste français de 1961 à 1994 et directeur des Éditions Sociales de 1970 à 1982. Sa correspondance avec Louis Althusser vient d’être publiée aux Éditions Sociales.