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Althusser et le structuralisme

Par François Dosse

Effet contradictoire de Mai 68, alors que l’althussérisme ne cesse de progresser dans les sciences humaines et sociales, Althusser prend, dans ce texte écrit en 1974, la mesure du déclin du paradigme structuraliste ébranlé par la rupture instauratrice de Mai 68. Althusser entame alors un long processus de rectification et d’autocritique.

Dès 1968, à l’occasion d’une nouvelle édition de Lire le Capital dans la Petite collection Maspero, Althusser avait pris ses distances critiques par rapport à ce qu’il qualifiait alors de « tendance théoriciste certaine » qui fut la sienne dans son rapport à la philosophie. Ce théoricisme s’est manifesté à ses yeux par un rapprochement trop poussé entre le marxisme, revisité autour de la notion de coupure, et le structuralisme, source de confusion : « La terminologie que nous avons employée était sous divers aspects trop voisine de la terminologie « structuraliste » pour ne pas donner lieu à une équivoque [1]. »

Ce qui n’est encore discrètement qu’une mise à distance du structuralisme dont tout le monde se réclamait hier, va devenir rapidement l’aspect majeur d’une autocritique en règle, comme le révèle le titre même de l’ouvrage d’Althusser paru en 1974 dans lequel se trouve ce manuscrit, Eléments d’autocritique (Hachette). Il est question alors de véritable déviation, et non plus d’une simple erreur ponctuelle ; on sait ce que le terme de déviationnisme recouvre dans le courant marxiste : l’idée d’un péché irrémissible, qui rend nécessaire. La déviation théoriciste a eu pour effet de présenter la fameuse coupure sous les formes d’une opposition qui se jouerait « entre LA science et L’idéologie [2] ». Une telle scénographie déplace les enjeux sur le strict plan du rationalisme, en opposant l’idéologie qui se voit assignée la place de l’erreur et la science marxiste qui occupe celle de la vérité. Cette position impliquait de penser la problématisation philosophique et politique sur le mode de l’histoire des sciences, et l’emprunt à Bachelard joue ici non plus seulement sur le plan métaphorique mais sur le plan heuristique. Cette erreur de perspective, ce théoricisme se seraient incarnés en trois figures : une théorie de la différence entre la science et l’idéologie en tant que termes généraux, le concept de pratique théorique, et enfin la thèse selon laquelle la philosophie est le lieu de la théorie de la pratique théorique. Althusser revient sur la lecture du Capital entreprise en 1965 en dénonçant : « Notre « flirt » avec la terminologie structuraliste a certainement passé la mesure permise[3]. »

En 1974, Althusser perçoit le structuralisme comme une spécialité bien française et une idéologie philosophique de savants : la tendance générale du structuralisme définit ce courant de pensée comme rationaliste, mécaniste, mais par-dessus tout formaliste. Et il ne voit aucun rapport entre l’évacuation des réalités concrètes que suppose l’idée/idéal structuraliste d’une production du réel qui résulterait d’une combinatoire d’éléments quelconques, et le marxisme dont les concepts, tout en se définissant comme des abstractions, visent à éclairer la réalité sociale dans ses enjeux les plus concrets. Marx « n’est pas un structuraliste car il n’est pas un formaliste[4]».

Un an avant cette autocritique, en 1973, Althusser avait déjà reconnu, à l’occasion de la polémique qui l’a opposé au marxiste anglais John Lewis, la déviation de théoricisme. Il était resté cependant alors solidement campé sur ses positions hostiles à l’humanisme dit bourgeois, auquel il opposait l’antihumanisme théorique du Marx de la maturité : « L’histoire est un processus, et un processus sans sujet[5]». Althusser n’en reconnaissait pas moins devoir faire son autocritique sur un point essentiel, celui de la coupure épistémologique dans l’œuvre de Marx, selon laquelle les catégories philosophiques hégéliennes d’aliénation, de négation de la négation, auraient totalement disparu après la coupure au profit de catégories proprement scientifiques : « J. Lewis me répond que ce n’est pas vrai. Et il a raison[6]. » Cette cécité s’expliquerait par la déviation théoriciste dans laquelle Althusser reconnaît s’être fourvoyé en assimilant la révolution philosophique de Marx au mode de révolution en usage dans les sciences qui se traduit par une réelle coupure épistémologique : « J’ai donc pensé la philosophie sur le modèle de « la » science [7]. »

C’est dans ce contexte de remise en question que peut donc se comprendre ce manuscrit dans lequel Althusser s’en prend au structuralisme comme « idéologie spontanée des savants », comme « idéologie philosophique flottante et diffuse ». Cette posture ne signifie pas pour autant un rejet total d’un paradigme auquel « nous avons prêté l’oreille », mais une distinction, dans un style typiquement althussérien, entre un noyau considéré comme valide, proprement scientifique, s’étayant sur le legs de Saussure, avec sa double rupture avec le psychologisme et l’historicisme, et un versant purement idéologique qui a représenté un leurre dont il faut se défaire.

 

[1] – Louis Althusser, Lire le Capital, Paris, Maspero, PCM, t. 1, 1968, p. 5.

[2] – Louis Althusser, Eléments d’autocritique, Hachette, 1974, p. 41.

[3]Ibid., p. 57.

[4]Ibid., p. 63.

[5] – Louis Althusser, Réponse à John Lewis, Maspero, 1973, p. 31.

[6]Ibid., p. 51.

[7]Ibid., p. 55.

Fragment sur le structuralisme, travail préparatoire au texte paru dans Eléments d’autocritique (1974), Archives Louis Althusser / IMEC.

François Dosse est historien, historien et épistémologue français, spécialisé en histoire intellectuelle.