La Valorisation

Papiers Althusser »

Un oncle

Par François Boddaert

« Je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté »

Antonio Gramsci lettre de prison à son frère Carlo

 

Comme beaucoup de ses semblables, Louis Althusser était un être à plusieurs facettes. Son profil le plus mystérieux n’a pas été le plus intimiste mais celui qui est plutôt vu, revu et galvaudé durant ces dernières décennies…

Que dois-je attendre des écrits, actions et pensées d’un intellectuel dans un monde en perpétuel mouvement où critique et jalousie sont reines dans l’intelligentsia ?

Il m’a semblé légitime et puissamment honnête de pouvoir faire connaître à quiconque les textes édités, lettres et manuscrits de mon oncle, non en les enfermant dans un coffre ou lieu clos mais en les mettant à disposition par le biais de professionnels de l’archive, à l’IMEC.

Ma rencontre avec l’IMEC fut furtive et comme un coup de foudre : tant de justesse et d’envie dans les propos de son directeur de l’époque, Olivier Corpet, repris avec talent par ses équipes d’hier et d’aujourd’hui et désormais sous la  houlette de l’actuelle directrice Nathalie Léger.

Leur confiance pleine et entière m’a permis de TOUT donner… pour rendre cette œuvre aux publics. En retour, les meilleurs chercheurs, universitaires, hommes et femmes de lettres et de théâtre ont analysé dans leurs recherches les questionnements ou les zones d’ombre que Louis Althusser avec gourmandise et intelligence, par provocation ou vice, masquait ou travestissait.

Quel souvenir reste-t-il de l’oncle ? Un philosophe ? Un schizophrène ? Un penseur marxiste, de foi catholique ? Un enseignant critique ? Un raconteur d‘histoires ? Un militant politique ? Un éternel insatisfait ? Un être brillant et fin ? Un homme amoureux des femmes ? Un écrivain ? Un responsable de collection éditoriale ? probablement tout cela à la fois.

Je retiendrai le professeur qui m’a reçu dans son bureau à l’ENS quand j’avais un exposé à rendre au lycée. Ce fut pour moi le prétexte pour le (re)voir en présence d’Hélène et entendre sa voix chaude et son regard pétillant m’égrener des conseils et faits d’histoires utiles pour m’aider à bâtir cet exposé. Quel moment particulier de le voir dans son (seul) univers ou le désordre des livres dans son bureau dénotait avec son raisonnement logique, implacable et argumenté.

Quel talent chez cet être torturé dans ses rêves (cauchemars ?), dans son for intérieur et qui faisait tout pour ne pas apparaitre à l’extérieur miné par ses angoisses et ses démons.

Quel exemple de courage, d’abnégation et d’envie de liberté chez mon oncle, Louis, personnage à la fois envié, reconnu et décrié, libre de ses mots et prisonnier d’autres maux !

Son parcours militant et intellectuel fut une grande leçon d’humanisme malgré quelques dérives tragi-comiques dans ses écrits (assassinat du pape ou vol d’un sous-marin nucléaire : fantasmes… althussériens !).

Une fin de vie doublement et redoutablement dramatique alliée à celle de son amour intemporel, Hélène.

Quelle belle trace laissée, de pouvoir employer le terme inscrit dans le dictionnaire, Althussérien : adjectif masculin singulier, domaine de la philosophie, relatif à la pensée de Louis Althusser.

Mon oncle, cet intellectuel, tout simplement.

Que l’avenir dure longtemps, Louis.

Photographie de Louis Althusser en compagnie de François Boddaert, Marseille, 1959. Archives Louis Althusser / IMEC.

François Boddaert est le neveu et ayant droit de Louis Althusser. Il a déposé les archives de son oncle à l’IMEC en 1991.