La Valorisation

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Un genêt hégélien

Par Elisabeth Roudinesco

Je me souviens fort bien de la publication de Glas en 1974. L’ouvrage était surprenant, complexe, déroutant et Louis Althusser l’avait soigneusement déposé sur la table basse de la pièce où il recevait ses visiteurs. Un jour que je venais à l’École, pour aller ensuite déjeuner avec lui dans un restaurant chinois qu’il aimait particulièrement, je me mis à lire Glas, livre à deux voix et à deux mains : deux colonnes, l’une consacrée à Jean Genet et l’autre à Hegel. Le savoir absolu d’une part, entre dialectique de la raison et hommage à Antigone, sur fond de déconstruction généalogique de toutes les « saintes familles », L’immaculée conception de l’autre, sorte de glacis ou d’espace galactique : l’un représente l’autre et réciproquement, comme les colonnes – ou les colosses – d’un temple en ruines à la façon d’un tableau d’Hubert Robert.

Althusser écrit le nom de l’écrivain (Genet) avec un accent circonflexe et j’imagine la réaction de Derrida à la lecture de cette lettre. Combien de fois le nom de Genet a-t-il été assimilé à celui de cet arbuste à fleurs jaunes (le genêt) de la sainte famille des Fabaceae, composée de nombreuses variantes généalogiques : genêt épineux, cendré, poilu, ailé, d’Allemagne, d’Espagne, d’Angleterre. Et Derrida notait toujours cette confusion entre les deux noms, un substantif et un nom propre, celui avec et celui sans accent. Je me souviens de son rappel à l’ordre quand il me fit un jour remarquer que je ne savais pas choisir entre les deux graphies, utilisant tantôt l’une, tantôt l’autre.

D’où sa longue digression sur la place de la fleur dans l’œuvre de l’auteur de Notre Dame des fleurs. La fleur, dit-il en substance, est toujours pour Genet le « lieu d’une double opération », d’un côté une rhétorique masculine et castratrice et de l’autre la virginité, le clitoris, réceptacle des violences. Ainsi la fleur est-elle chez Genet, l’équivalent d’un poison et d’un contrepoison : « elle travaille l’un contre l’autre, elle est phallus et pénis maternel ». Elle est « beauté mais aussi crachat, rot, pet. » Elle est bisexuelle, travestie, meurtrière et victime.

Je comprenais d’autant mieux l’émerveillement d’Althusser que ce livre était aux antipodes de ses propres travaux. Et pourtant, il le renvoyait à son enfance, à ce petit village du Morvan, où poussent tant de genêts, et où il avait été hébergé par ses grands-parents. C’est là qu’il avait pris l’habitude d’entendre sonner le glas, ce tintement mélancolique si particulier des cloches qui annoncent, dans chaque église, le passage de la vie à la mort, une agonie, un entre-deux, impossible à penser, voire à imaginer : « Cette ponctuation dans le haut du silence, sur bois et champs ».

Il y a en outre dans cette lettre quelques termes soulignés, ce qui était une manie à l’époque, au même titre que l’ajout de guillemets : « Tu as pris de l’avance, celle d’avoir écrit », ou encore « Passe moi ces mots, je t’en prie, dérisoires, mais « ça » dit des choses inouïes. » Comme Derrida, Althusser adorait recourir à tous les signes de ponctuation, de soulignement ou de graphie (italiques ou romaines) qui expriment la polyvalence de la langue ou la subjectivité d’un narrateur désireux de transformer chaque mot en un signifiant fondamental.

Enfin, il voulait voir dans ce livre posé sur une table basse et offert à chaque visiteur, un « quelque chose » d’extraordinaire : en avant du temps philosophique qui était le sien, mais aussi « ailleurs » de ce temps (un hors texte), une chose bouleversante, susceptible de déconstruire la raison (logos) mais aussi de la transformer en souffrance. Un poème que l’on peut murmurer chaque jour. Et il est vrai que ce texte, illisible au premier abord, ne peut être lu que par fragments, sans que jamais on n’y vienne chercher autre chose qu’une sorte de méditation sur la mort (sonner le glas de la vie), sur la langue, sur le nom propre, sur les marges et les détours. En un mot, comme le dit Althusser un « texte de philosophie qui est un poème » et, pourquoi pas, un genêt hégélien.

Elisabeth Roudinesco est historienne, spécialiste de l’histoire de la psychanalyse, directrice de recherches à l’université de Paris-VII.