La Valorisation

Papiers Althusser »

Ombre au soleil

Par Cynthia Fleury

Difficile de formuler un propos qui ne parle pas du travail philosophique d’Althusser, ni réellement de sa biographie, un propos qui va sur le fil, même pas de l’entre-deux, un propos sur les rêves, et encore, sur la manière dont ils ont été transcrits par celui-là même qui les a traversés. Comme une sorte d’inconscient à ciel ouvert. Pas seulement, car Althusser est en hyper-vigilance le concernant, lui, le sujet Althusser, totalement en alerte, prêt à l’interprétation, à la surinterprétation (sans doute, la seule règle de l’interprétation dans les rêves), prêt à échafauder une théorie à partir de ses rêves, disons une théorie du rêve « toujours en avance sur la vie », la « vie vérifi[ant] toujours ce que le rêve a discerné et conclu avant elle ».

Althusser devient l’idéal-type de lui-même. Althusser devient « le cas Althusser ». Certains font le récit de leur vie, Althusser aura fait sa clinique. Une œuvre devenue, a posteriori, presque inséparable du geste fatal, geste de souffrance, geste de violence, geste pulsionnel, geste précisément construit par des années d’angoisse et à regarder cette angoisse s’éveiller, se tordre, se sublimer trop rarement, tel un Narcisse qui se mire dedans, mais qui troquera sa folie suicidaire pour une « folie » meurtrière.

« Le cas Althusser » n’a rien d’original, il est lui-même une redite du cas Richard III défini par Shakespeare et Freud réunis, ou comment l’enfant blessé par sa difformité reste à jamais l’enfant blessé, Narcisse inversé, prêt à justifier la souffrance qu’il causera à autrui par sa propre souffrance, sans jamais directement le reconnaître. Quelle était donc la souffrance althussérienne ? Celle de ne pas se sentir à la hauteur, de manière inaugurale et ontologique ? Celle de se sentir « frustré » par rapport à un idéal du moi trop contraignant ? Celle d’être l’enfant de parents pris dans le piège de leurs propres déceptions ? Plus tard celle de l’imposture, celle de la mise à nu de sa propre insuffisance ? Rien de très dramatique, ni de très original, humain trop humain… mais Althusser va en faire une véritable souffrance de l’être, et le fil à plomb de son destin. Si la fin de l’histoire n’avait pas été tragiquement médiocre et meurtrière, la lecture des fragments-éclats d’Althusser aurait été presque magique, tant ils narrent la difficulté de vivre malgré le don d’esprit, l’attachement à la beauté, la douleur ontologique inhérente à l’existence clairvoyante, chacun aurait pu y déceler un voyage lewiscarrollien au cœur de la psyché humaine, l’écho sombre des chants de Maldoror.

Mais la figure de Richard III a pris le pas sur celle du pou de Lautréamont. Le voici qui s’exprime : « — eh bien, moi, dans cette molle et languissante époque de paix, — je n’ai d’autre plaisir pour passer les heures — que d’épier mon ombre au soleil — et de décrire ma propre difformité.— Aussi, puisque je ne puis être l’amant — qui charmera ces temps beaux parleurs, — je suis déterminé à être un scélérat — et à être le trouble-fête de ces jours frivoles. »

Et l’on connaît le rapport sadique qu’Althusser a mis en place avec les femmes. « Les », le pluriel a son importance, « une réserve de femmes », avec à chaque fois des singularités mises en exergue elles aussi, Hélène, Franca, Claire, tant d’autres qui n’ont pas de nom mais une jolie dénomination de « jeune fille ». Un homme qui n’a pas dépassé le stade infantile avec un complexe abandonnique majeur, sur lequel il ne travaillera nullement, le posant là comme un fait irréductible, une souffrance à tout jamais : « Simplement pour ne pas risquer de me trouver un jour seul sans aucune femme à ma main, si d’aventure une de mes femmes me quittait ou venait à mourir […], et si j’ai toujours eu à côté d’Hélène une réserve de femmes, c’était bien pour être assuré que si d’aventure Hélène m’abandonnait ou venait à mourir, je ne serais pas un instant seul dans la vie. Je ne sais trop que cette terrible compulsion fit horriblement souffrir « mes » femmes, Hélène la première. » Cet abandon, Althusser le rejoue sans cesse : il est l’abandonné, et celui qui répète les abandons précédents, celui provoqué par le père vis-à-vis de la mère, celui de la mère en écho. Dans les rêves, toujours l’abandon, toujours : « la mère souffrant ostensiblement pour manifester au père son abandon, sa frustration. Le père ne répondant pas, s’en va, la laisse souffrir et pleurer ».

Les rêves d’Althusser sont, à l’instar de tous les rêves, une compression de l’espace-temps, l’inconscient ignorant la règle du temps, au sens où tout est à portée d’inconscient, l’enfance comme l’hier tout récent, et puis le demain aussi. Une « dramatisation » aurait dit Freud, une dramatisation des maux, des idées, le tout se jouant comme une scène, et pour le coup, souvent, chez Althusser, comme un meurtre ou comme un acte sexuel, ou comme une fuite, en tout cas, tout ce qui peut renvoyer aux émotions primaires. Bien sûr les grands archétypes des parents, de la sœur, des femmes aimées, ou mal aimées. Et lui aussi, au cœur de la scène. Les patterns des rêves d’Althusser sont récurrents, comme liés les uns aux autres. Mais on espérerait à tort le dévoilement de l’énigme, le puzzle enfin assemblé. Les rêves, s’ils forment des pièces à raccorder, sont eux-mêmes en fragments et eux-mêmes indéchiffrables. Mille possibilités s’y jouent. Aucune aussi. « Le cordon allongé indéfiniment, pas coupé », écrit Althusser dans l’un d’eux. C’est tellement parlant que cela en devient suspect. Car, en effet, le lien à la mère, omniprésent lien, omniprésente souffrance, est indéfectible. Lien à sa propre souffrance, devenue indissociable. Cordon qu’Althusser a continué de maintenir avec chaque femme « désirée », Hélène jouant ce rôle de mère parfois.

À la lecture de la prose d’Althusser, relative à ses rêves, on a la soudaine envie de lui dire de ne pas s’attacher à ses rêves ainsi, comme s’ils portaient une signification unique, mais de comprendre que le véritable lien aux rêves est celui de la sublimation. Les rêves ne sont pas là pour être répétés. Traverser le fil du fantasme pour parodier ce fantasme, le rendre ubuesque jusqu’à l’étranglement opéré…, non il ne s’agit pas de faire ça. La capacité d’Althusser de témoigner de son inconscient, cela était si rare, si précieux. Les rêves sont des cristallisations pour dire l’impuissance à être, mais ils peuvent aussi servir à autre chose, ils restent une création de l’âme, inconsciente, mais une création tout de même. Ils restent un « je » aux prises avec le jeu. Avec un tel style, et un tel goût pour se narrer, la sublimation était possible, durablement. La séparation d’avec les fantômes aussi.

Louis Althusser, récits de rêves, mai 1964, Archives Louis Althusser / IMEC

Cynthia Fleury est philosophe et psychanalyste, professeure au Conservatoire National des Arts et Métiers, titulaire de la Chaire « Humanités et Santé ».