La Valorisation

Papiers Clément »

Un ayatollah qui ne souhaitait pas voiler les femmes

Non, le dessin de gauche ne représente pas l’ayatollah Khomeiny ! Mais dans cette expédition féministe et humaniste du début de l’année 1979 initiée pour dissuader le futur Guide Suprême N° 1 d’imposer le voile aux Iraniennes, j’ai travaillé en tandem avec Claire Brière, correspondante de Libération – alors que j’étais correspondante du Matin de Paris. Nous partagions la même chambre à l’hôtel Clark (un des nombreux hôtels Park de ma connaissance), où seuls demeuraient les envoyés spéciaux journalistes – le télexiste avait déserté son poste.

Claire avait dans son carnet d’adresses quelques ayatollahs modérés qui craignaient les dégâts que pourrait faire Khomeiny. Nous les avons visités ensemble.

Celui-ci, c’était l’ayatollah Taleghani. Il ne souhaitait pas soumettre les femmes au voile, ni en foulard ni en grand tchador noir. Il était contemporain de Komeiny, il était comme lui dans l’opposition au Shah, mais il redoutait le rigorisme de l’exilé de Neauphle Le Château. En septembre 1979, neuf mois plus tard, l’ayallollah Mahmoud Taleghani mourut sans doute empoisonné. Longue vie à sa mémoire.

La première phrase du texte sur la droite s’explique ainsi : ce n’était pas mon premier contact avec l’Iran. J’y étais venue en juillet 1971, à l’occasion du mariage de mon très cher cousin germain, Jean-Marie, avec la très belle Safoura. La mère de Safoura, l’extraordinaire Beiji, m’avait emmenée au Bazar pour qu’on me coupe, dans le biais, un voile en deux grands morceaux rapidement cousus. Ravissant tissu transparent de coton imprimé de fleurettes grises et mauves, ce voile se tenait avec les dents, flottait au vent, retombait sur les épaules et s’il était islamique, c’était de l’islamisme dégénéré, le meilleur.

Je l’ai cependant porté très serré pour visiter la mosquée de l’imam Reza, à Mechched, une ville réputée pour son intégrisme. J’ai quand même reçu des cailloux, lancés par des gamins sur instruction d’un barbu assis devant l’immense mosquée bleue pâle. Pourquoi, puisque j’étais voilée ? Un gamin me le dit : à cause de mes lunettes. Elles étaient d’un modèle occidental. Donc je méritais la lapidation. Le rigorisme effrayant de l’Iran des mollahs était déjà en germe neuf ans avant la révolution islamique.

En revenant en Iran en février 1979, c’était donc ma première nuit en Iran « sans le Shah ». Ça pétaradait dans tous les coins, les jeunes Gardiens de la Révolution tiraient à tout bout de champ, me braquaient lorsque j’écrivais directement mes articles sur télex – un par jour –, ils avaient un sourire d’ange, la fleur à la mitraillette, et maintenant ils sont très vieux, et très obtus, comme l’ancien président Ahmadinejad, issu de leurs rangs.

J’avais interviewé dans la rue une dame d’âge certain, à propos du voile. « Oh ! le voile, m’a-t-elle dit, sous le père du Shah il fallait le porter, sous le Shah il fallait obligatoirement l’enlever, maintenant il faut le remettre… Ôter, remettre, ôter ! Qu’est-ce qu’on y peut ? » Ça l’amusait un peu parce qu’elle n’avait plus l’âge, mais sinon ? Son bref récit des avanies du voile était tellement résigné…

J’avais porté à Kaboul le tchadri, voile doté de grillages de broderie encageant sur le mufle des femmes. Le mien était – est – vert pomme, c’était la mode. Il s’arrête au dessus du pubis pour laisser voir la minijupe. Certes, c’était en 1971 dans un Afghanistan aux mains des hippies et des bandits, mais n’empêche, on n’y voit rien. Je ne sais pas réfléchir sur le voile sans savoir s’il permet de voir ou non. Se soucier de ce qu’on peut montrer ou pas, c’est une chose, mais d’abord, que voit-on voilée ?

Le foulard (hijab) permet de voir. Le tchadri, non. Le tchador, outre son aspect étouffant, les gants noirs qui l’accompagnaient et autres insanités hérétiques, limite forcément la vue, comme les ornières limitent la vision du cheval. Et rien ne justifie que les femmes soient obligées de dissimuler leur chevelure : c’était vrai pour le judaïsme, pour le christianisme, c’est vrai pour l’islam rigoriste. À ne pas oublier, ceci : en 1609, Henri IV confia une mission d’épuration de sorcières à Pierre de Lancre, conseiller au parlement de Bordeaux. Le pays basque en était «  infesté ».

Pierre de Lancre retint plusieurs chefs d’accusation contre les femmes du pays basque, toutes sorcières : elles vivaient seules (les maris pêchaient la baleine à Terre-Neuve quand Pierre de Lancre déboula avec ses sbires), elles se baignaient dans la mer (laquelle est maudite, vous saviez cela ?), elles mangeaient des pommes (péché mortel, on devine pourquoi) et surtout, elles laissaient les reflets du soleil jouer avec leurs cheveux longs. Pierre de Lancre brûla quatre-vingt sorcières au pays basque.

En URSS, la question du voile fit des mortes. Elles furent poignardées par centaines en Ouzbekistan, où la lutte contre le voile fut menée activement. Alexandra Kollontaï accueillit solennellement à Moscou une délégation de dévoilées – des survivantes. Le mot d’ordre était quelque chose comme « dévoilez votre beau visage »… et alors le mari sortait son couteau. Il y eu à Tachkent un Musée du Dévoilement rappelant le sort des victimes, dont j’ai vu les photos. Il a sans doute été transformé en Musée des arts appliqués, car en séjour à Tachkent en 2000, je ne l’ai pas retrouvé.

Que le voile soit encore un sujet de discussion me sidère. Oui, il soumet. Oui, il cache. Il ne cache pas les hommes, sauf espions déguisés. En 1971 nous n’avions pas réussi, on s’en doute, à empêcher le Guide Suprême de voiler les Iraniennes – cela ne va plus durer longtemps. Nous avions également rencontré Mehdi Bazargan, le premier ministre intérimaire de la future République islamique, ancien combattant de la Seconde Guerre Mondiale aux côtés des Alliés, grand défenseur de la démocratie. C’était aussi un partisan de la polygamie, « la sécurité sociale de l’islam », nous avait-il dit avec une conviction… modérée. En novembre 1979, opposé à Khomeiny pour raisons religieuses et parce qu’il trouvait la démocratie menacée, il démissionna avec tout son gouvernement lorsque l’ambassade des États-Unis fut prise d’assaut (Ahmadinejad, lui, faisait partie des commandos islamistes).

À l’époque, en 1979, sur ordre de Khomeiny, le père de ma cousine Safoura avait été jeté en prison. Il y resta quatorze ans et eut droit – lui, un cardiaque – à plusieurs simulacres d’exécution. Longue vie à sa mémoire. Et que Cheitane emporte l’autre en enfer.

Catherine Clément

Cahier de notes du voyage du Comité international du droit des femmes en Iran, 1979. Archives Catherine Clément/ IMEC. © Michael Quemener