La Valorisation

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Quand le pays dogon était en paix

Sanga est un canton du Mali. Situé dans le pays dogon, il regroupe plusieurs villages dont Ogol-du-bas et le célèbre Ogol-du-haut où vécurent Marcel Griaule et Germaine Dieterlen, les deux principaux ethnologues du peuple dogon.

Le marché est installé sur un vaste terre-plein caillouteux, à un bon quart d’heure de marche des villages. S’y retrouvent en bonne harmonie des Dogons, des Touaregs et des Peuls, comme on le voit sur ce dessin : les Peuls et les Touaregs sont en tenue longue, alors que les hommes dogon, généralement, ne le sont pas.

J’ai fait ce croquis à une époque où un tourisme culturel intelligent, quoique fort disputé entre jeunes ethnologues, se développait au pays dogon, malgré l’absence d’eau courante et les maigres heures d’électricité. Si l’on pouvait sentir des tensions habituelles entre les cultivateurs Dogon et les éleveurs Peuls, par exemple lorsque certains guides musulmans et dogons racontaient n’importe quoi sur les Dogons en affirmant qu’il ne restait plus rien de leurs coutumes, ces petites disputes s’entendaient à peine et les masques échassiers des grandes cérémonies dogon comportaient le masque de la jeune fille peule et celui de la jeune fille touareg.

Aujourd’hui, les Peuls et les Dogons s’entretuent par centaines, dans un cycle infernal. Le Nord Mali est sécurisé depuis 2014 par l’opération Barkhane, mission militaire française en coopération avec le Niger, le Tchad, le Mali, la Mauritanie et le Burkina-Faso, devenues zones de trafics de drogue de cinq ou six groupes djihadistes disséminés à travers le Sahel depuis la mort du colonel Khadafi ; mais les actuelles tueries (2018-2019) entre milices villageoises se déroulent au centre du Mali, autour de la région de Mopti, port fluvial sur le Niger et porte d’entrée du pays dogon.

En compagnie d’André Lewin, j’ai séjourné plusieurs fois au pays dogon, suffisamment longtemps pour servir d’ « écrivain fantôme », avec Dominique-Antoine Grisoni [1], à mon ami Sékou Ogobara Dolo, qui désirait écrire un livre sur la situation des femmes dans son pays. Paru aux éditions du Seuil sous le titre de « Un Dogon raconte », illustré par mes aquarelles et mes dessins, ce livre est signé de lui et il en a touché les droits d’auteur, jusqu’à ce que tout déplacement au Mali, dans la Zone Rouge, soit rigoureusement interdit pour raisons de sécurité.

Le métier à tisser traditionnel date de mon dernier séjour au Mali, après la parution du livre, quand mon ami Sékou nous emmena au village sourcier des grands mythes dogon, Youga-Dogorou : c’est de là que part, tous les soixante ans, le long périple initiatique du Sigui, si bien filmé par Jean Rouch. C’est aussi la dernière fois que j’ai pu escalader, non sans soutien, les énormes rochers qu’on nomme « éboulis » et qui ne comportent ni route ni sentier.

[1]. Dominique Grisoni nous a quittés en 2003, quelques années avant André Lewin.

Catherine Clément

Aquarelles de Catherine Clément. Collection privée. © Michael Quemener