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Quand Freud rêve de son épouse enceinte

Dans les années 1970, La Nouvelle Critique confia le soin de réhabiliter la psychanalyse à trois membres du Parti Communiste : Lucien Sève, 92 ans cette année, grand marxiste capable d’affronter loyalement Louis Althusser, patron des Éditions Sociales, Pierre Bruno, aujourd’hui psychanalyste, et moi. Nous en fîmes un livre à trois voix pourvu d’un titre long comme un jour sans fin, et d’une légèreté aérienne tout à fait conforme au style structuraliste de l’époque : Pour une critique marxiste de la théorie psychanalytique, paru en 1973 aux Editions Sociales. Lucien Sève se montra critique, voire sévère, tandis que Pierre Bruno et moi nous étions résolument du côté d’une critique « positive ».

Le schéma aussi est conforme à l’époque. Aucun essai théorique digne de ce nom ne paraissait sans son schéma. Lévi-Strauss s’aidait de schémas – surtout dans les Mythologiques ; Lacan en traçait à la craie sur un tableau noir chaque mercredi à son séminaire. On n’était pas structuraliste si on ne produisait pas de schémas. Pour comprendre Lacan, ses schémas étaient vraiment utiles – pas toujours ; pour lire Lévi-Strauss, c’était nettement plus compliqué. En écrivant la partie sur la psychanalyse (et sa critique marxiste !), j’eus donc recours à ce schéma, parmi d’autres.

Mais ce schéma n’a rien de nouveau. Le docteur Lacan l’avait esquissé et dans L’auto-analyse de Freud (1959) Didier Anzieu, un grand psychanalyste, avait fourni l’explication intégrale d’un rêve de Freud particulièrement long, spécialement complexe, et c’est le rêve inaugural de L’Interprétation des rêves :le fameux rêve de L’injection faite à Irma [1]. Mille fois commenté, mille fois interprété, mille fois schématisé et cette fois-là, par mes soins.

Pauvre Irma ! Elle est pâle et bouffie. Quand le rêveur (Sigmund Freud) examine sa gorge, il y trouve à peu près tous les signes inquiétants, une tache blanche contournée en forme de cornets du nez, une matité de la base gauche d’un poumon, à quoi s’ajoutent des maux de ventre et d’estomac… Le docteur M pose un diagnostic très inquiétant. L’ami Otto a pratiqué une injection et il n’est pas bien sûr d’avoir nettoyé la seringue, bref, c’est un désastre. Irma est une amie de Martha Freud, et la scène du rêve se déroule dans une réception chez eux. Le rêveur cherche le nom du produit injecté et hésite… Finalement, le nom s’affiche dans le rêve : triméthylamine, dont la formule chimique s’imprime en caractères gras. La formule se compose de groupes de trois éléments : c’était la base de l’explication de Didier Anzieu.

Dans mon schéma, le rêveur contient sept hommes tandis qu’« Irma » contient cinq autres femmes, comme une poupée russe. L’une des cinq est Martha, épouse Freud. C’est l’un des cœurs du rêve. Le rêveur (Sigmund Freud) vient d’apprendre que la réelle Martha, sa femme « pâle et bouffie » est enceinte pour de vrai et le rêve crie très fort que le futur papa n’est pas enchanté. Ce n’est pas le seul aveu du rêve, où se glisse la cocaïne qu’innocemment, Freud consomma avec jubilation, essayant même d’en faire profiter Martha : c’est ce qu’il lui écrit dans les superbes lettres à sa fiancée.

Mon but était de démontrer que Sigmund Freud, puis après lui le docteur Lacan, étaient animés par une rationalité qui n’avait rien à voir avec la mauvaise réputation de la psychanalyse-petite-bourgeoise dans les milieux marxistes et communistes : fausse science, science occulte, obscurantiste, vicieuse, j’en passe. Puisque nous étions chargés d’ouvrir les yeux des camarades sur la psychanalyse, il fallait la rendre proche du marxisme. Justement, dans Pour Marx (1965) Louis Althusser, dissident mais toujours communiste, venait d’inventer la « surdétermination » (aujourd’hui, dans une version identitaire et militante, cela s’appellerait « intersectionnalité »).

Si Freud n’emploie pas explicitement le mot « surdétermination », son analyse du rêve « L’injection faite à Irma » en fait la démonstration avec ces causalités enchevêtrées, dotées de plusieurs foyers brûlants. Le docteur Lacan, lui, l’utilisait fréquemment, au moins jusqu’en 1966 (date de parution de ses Écrits). Cette façon de penser le monde était au fondement même du vrai structuralisme : une méthode et non une métaphysique, un outil heuristique et non une théologie. La meilleure critique du « faux structuralisme », la plus radicale et la plus drôle, a été écrite d’une plume vengeresse par Claude Lévi-Strauss dans le final de L’Homme nu, le dernier volume des Mythologiques.

Nous avons tous les trois quitté le PCF. Pierre Bruno, je ne sais quand. Moi, en février 1981, lorsque deux maires de la banlieue parisienne détruisirent au bulldozer des foyers d’immigrés maliens ; j’eus du mal à me faire exclure selon les statuts du PC, mais j’y suis arrivée. J’ai lu avec tristesse dans Wikipédia que Lucien Sève avait quitté le PC en 2010 : alors, même lui ? Une erreur de Wikipédia ? Ma propre fiche est bourrée d’erreurs…

Oui, j’étais triste, car la pensée culturelle du PCF, magnifiquement incarnée par Jack Ralite, manque cruellement dans la France politique d’aujourd’hui. Et j’aurais préféré Lucien Sève centenaire et toujours membre du Parti Communiste Français.

[1]  Sigmund Freud, L’interprétation du rêve, PUF, « Quadrige », 2010, p. 142.

Catherine Clément

Schéma conservé dans le dossier de préparation de Pour une critique marxiste de la théorie psychanalytique (éd.sociales, 1973). Archives Catherine Clément/ IMEC. © Michael Quemener