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Recoller des morceaux

Recoller des morceaux

Une photo, des souvenirs, des images, des émotions, des moments éparses, éclatés, enfouis, relégués dans ma mémoire. Les rassembler, les raviver et leur donner sens.  

Sur la photo, on voit 10 jeunes gens, alignés et reliés par un trait de métal clair d'une fine barrière de fer sur laquelle ils sont accoudés. Une guirlande de jeunesse. Ce sont les danseurs de la Cie Bagouet. Chacun, chacune, différent.e, singulier.e, porte fière allure. Belle brochette d'expressions figées avec derrière en fond le Mur, rempli de graffitis dont un groupe de visages dessinés grossièrement. Ce pourraient être les personnages d'une BD du dessinateur allemand gay Ralf König, dont Bagouet était fan. L'aplat de la photo mélange presque les figures dessinés et les jeunes gens alignés en rang d'oignons. Une foule hétéroclite. 

Isolée, au tout premier plan, se détache une passante avec son vélo. Sans savoir qu'elle restera immortalisée, l'inconnue prise dans les filets du photographe ne se doute pas qu'elle fait partie dès cet instant de l'histoire de la Cie Bagouet. Elle regarde sa roue arrière. En arrière. La trace qu'elle laisse. Presque déjà effacée. Ou peut-être, est-ce juste un coup d'œil pour vérifier que tout fonctionne avant de s'élancer vers l'avant, en grimpant avec une arabesque sur sa monture comme seuls savent faire les gens du nord. Un regard en arrière pour mieux aller vers l'avant.

La photo date de juin 1988. Nous sommes à Berlin Ouest, devant le Mur. l'Allemagne à ce moment-là se trouve toujours divisée et Berlin Ouest, île au milieu de l'Allemagne de l'Est, affiche une liberté obscène, fait la nique à l'Est en vivant au rythme de fêtes, de concerts, de boîtes de nuit qui restent ouvertes en continu, du soir au matin et du matin au soir. Cette Babylone palpitante est un mythe pour toute la jeunesse de l'Europe de l'Ouest (et certainement celle de l'Est aussi), surtout après la sortie en 1987 du film Les Ailes du Désir de Wim Wenders qui glorifie la culture underground berlinoise avec Nick Cave en rock star et dessine la ville comme un champ de no man's lands mélancoliques où tout attend d'être re-construit. Cet éloge cinématographique des espaces immenses berlinois versus l'espace intime et profond des personnages emploie le Mur comme l'obstacle ultime à franchir pour gagner la liberté d'être ce que l'on a envie. En 1989, l'inattendu, le mur s'écroulera apportant un souffle nouveau. Mais pour l'heure rien ne nous permet de pouvoir le prédire, nous sommes en 1988 et nous avons la chance que Berlin Ouest soit Ville européenne de la culture, chaudron artistique où fourmille une multitude d'événements culturels comme le festival de danse Tanz-Werkstatt (aujourd'hui, Tanz im August) dirigé alors par Nele Hertling qui a invité Dominique Bagouet et sa Cie, qu'elle apprécie au plus haut point, à créer les 4 et 5 juin 1988 au Hebbel Theater, sa nouvelle création : Les Petites Pièces de Berlin

Cette photo signée Christian Ganet fait partie d'un ensemble de clichés, une sorte de reportage photographique, commande que Dominique Bagouet avait passée au photographe pour couvrir les dernières répétitions et représentations de sa dernière création et produire par ailleurs un portrait de la Cie, composée à ce moment-là de (sur la photo, en partant de la gauche) Christian Bourigault, Sonia Onckelinx, Dominique Noel, Claire Chancé, Orazio Massaro, Sarah Charrier, Catherine Legrand, moi, Bernard Glandier et Jean-Pierre Alvarez, qui était alors assistant chorégraphique. C'est dans ce but, qu'une excursion avait été organisée dans la ville de Berlin qui devait servir de décor à cette entreprise, exploitant l'aura berlinoise avant-gardiste  pour en teinter celle de la Cie Bagouet. Derrière l'appareil, le photographe Christian Ganet était accompagné de Dominique Bagouet et si je me souviens bien de Christine Le Moigne, William Wilson et sa compagne d'alors, dont je ne me souviens hélas que de la couleur de ses cheveux, un roux presque rouge, lumineux dans la grisaille de Berlin. 

Sur cette photo, mes 23 ans m'encombrent. Me reviennent mon inconfort, ma maladresse au milieu de ces artistes que je trouvais tellement talentueux mais aussi trop sérieux. Je cache là ma timidité en m'enveloppant d'arrogance, je « roule des mécaniques » mais personne n'y croit vraiment. Moi non plus, du reste. Pourtant au fond, je suis exalté. C'est ma première fois à Berlin, mon premier contrat professionnel, mon premier spectacle avec la Cie Bagouet. Je ne peux imaginer alors qu'une des aventures les plus importantes de ma vie est en train de commencer, ni du lien que je vais créer avec cette ville. Des liens qui iront bien au-delà de l'aventure Bagouet. Jusqu'à aujourd'hui même.

A travers cette photo, d'autres photos, d'autres d'images, d'autres impressions se bousculent. J'y vois en subliminale la photo de 1995, du groupe des danseurs d'Assaï, version Carnets Bagouet, emmitouflés dans des manteaux épais en plein hiver, le sourire glacé, sur le parvis du Hebbel Theater, invités une fois de plus par notre fidèle complice, Nele Hertling. J'y vois la joie et l'espoir que nous avions Dominique, Olivia et moi en 1990 sur l'avenue Unter den Linden sortant de l'Université Humbolt, où nous avions participé et même dansé aux Etats Généraux de la Culture que Jack Ralite  avait organisé, orchestré avec pour volonté de contribuer à la réunification de Berlin en rassemblant des artistes de l'Est et de l'Ouest. J'y vois Dominique me disant en 1991 « ça te dit d'aller vivre à Berlin », après avoir donné sa démission à Georges Frêche, furieux et fatigué que le maire de Montpellier reporte pour la énième fois le budget des travaux pour la construction du nouveau Centre Chorégraphique. Effet immédiat, le maire de Montpellier se ravisera et le rêve d'aller vivre dans la capitale allemande annulé, provocant la déception de Nele Hertling a l'origine de l'invitation. J'y vois les yeux tristes des danseurs de la Cie sur le plateau du Hebbel Theater le soir du 9 décembre 1992, nous accueillant Priscilla et moi, hagards d'avoir à peine quitté Dominique sur son lit de mort à Montpellier pour se joindre à la répétition à Berlin pour préparer la représentation du lendemain, des extraits de Necesito. Étrangement, j'ai peu de souvenir du spectacle. Si ce dernier souvenir de Berlin reste flou, d'autres, bien nombreux après l'aventure de la Cie Bagouet, le recouvrent joyeusement.

Cependant, j'aimerais partager celui-ci tout récent qui pourrait fermer une boucle : 

Le 9 décembre 2022, je présente ma pièce Frérocité à la Fabrick Potsdam. Potsdam n'est pas Berlin mais tellement proche, que je me considère à Berlin quand j'y suis. A la fin du spectacle, Luc Paquier qui travaille avec moi à la production de ma Cie, m'annonce que Nele Hertling est dans le hall et aimerait me voir. Malgré nos cheveux blancs, les yeux restent les mêmes et expriment la joie immense de nous revoir. Nous tombons dans les bras  l'un de l'autre, la larme à l'œil, nous remémorant moultes souvenirs. Nous savons tous les deux que c'est le 30e anniversaire du décès de Dominique. Elle me rappelle que 30 ans auparavant, le public du Hebbel Theater pleurait en regardant les extraits de Necesito dont je ne me souviens pas. De mon côté, je lui confesse que Les Petites Pièces de Berlin était mon tout premier spectacle professionnel et ma toute première fois à Berlin et lui révèle que le tapis que j'utilise pour ma pièce Frérocité à laquelle elle vient d'assister, est le tapis des Petites Pièces de Berlin

Fabrice Ramalingom