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Les archives que je ne voulais pas voir

Les archives que je ne voulais pas voir

Lorsque Catherine Legrand et Anne Abeille m'ont proposé en 2001 de participer au projet Matière première, mené au sein des Carnets Bagouet, j'ai accepté sans conditions.

Lorsque Dominique Noel, au sein de ce projet qui réunissait et juxtaposait des soli et duos issus du répertoire Bagouet, m'a proposé de travailler spécifiquement sur le solo que Dominique Bagouet s'était écrit pour Les Petites Pièces de Berlin, j'ai posé mes conditions.

Que ce soit elle qui me transmette le solo, et que je ne vois pas d'archives vidéo ou photo de Dominique Bagouet dansant ce matériau.

Conceptuellement c'était important : je voulais que ce solo se transmette d'interprète à interprète, et comme Dominique Bagouet était décédé depuis une dizaine d'années, je voulais éviter d'être confronté à un modèle par trop pesant. Je pourrais écrire aujourd'hui ce que je ne savais pas articuler à l'époque : je voulais éviter d'être confronté à un absent par trop présent. J'avais peur, si j'étais confronté aux archives disponibles, d'être attiré par le piège de la (mauvaise) copie, du (mauvais) mimétisme. Il me semblait ne pas avoir les outils pour atteindre une source devenue si inaccessible, du fait du décès de son auteur. De manière plus sourde, se jouait aussi pour l'homosexuel plus jeune que j'étais, l'appréhension d'être confronté à la figure d'un chorégraphe issu d'une génération d'artistes mort·e·s du SIDA que la société n'avait pas su voir mourir, et ne verrait pas mûrir.

En 2002, reprendre un solo de Dominique Bagouet par lui-même n'allait pas de soi au sein des Carnets Bagouet, et j'étais au fait de ces questions qui touchaient autant au travail de deuil collectif (2002 correspondait aux 10 ans de sa disparition) qu'à une question qui constituait le fondement même des Carnets Bagouet : à savoir une association d'anciens interprètes de Dominique Bagouet décidant de prendre soin de son répertoire qui leur habitait encore le corps et l'imaginaire. Certaines réactions lors de la première de Matière première ont ravivé ce qui pouvait être encore perçu comme un tabou.

La présence corporelle, sensible, sensuelle, à laquelle j'ai été confrontée tout au long du processus de transmission était celle de Dominique Noel. Et j'ai beaucoup aimé travailler avec elle, par elle. Je me souviens aussi qu'à la fin de ce processus si généreux de sa part -- elle avait appris ce solo de mémoire et sur vidéo seulement pour me le transmettre --, nous avons quand même regardé ensemble une vidéo des Petites Pièces de Berlin. Je ne me souviens que très peu de ce que cela avait modifié dans ma danse et mon interprétation : peut-être, vaguement, j'avais quelques intuitions supplémentaires sur telle ou telle intention de geste, sur telle ou telle dynamique, sur telle ou telle qualité. Ce que je me souviens vraiment, par contre, c'est que Dominique Noel m'avait aidé, et appris, disons le mot, à regarder la danse de Bagouet in fine. Une danse que j'avais peu vue en direct de son vivant.

L'archive vidéo utilisée en fin de processus de transmission permettait cela : apprécier Dominique Bagouet en son travail. Saisir ses qualités de chorégraphe et de danseur et non être soumis à sa 'stature' de Commandeur. Et Dieu sait s'il l'était (encore) à l'époque, ce grand absent dont la mort trop précoce avait créé tant d'orphelins. Et sans doute c'est ce qui me touche aujourd'hui lorsque je regarde cette série de photos de Marc Ginot issue des archives déposées à l'IMEC. Apprécier comment ces photos d'époque contredisent ce contexte dans lequel j'étais plongé en 2002, et comment vingt ans après je reste surtout nourri par les savoirs incarnés que Dominique Noel m'a transmis et appris à construire et qui irriguent aujourd'hui ma manière de regarder ces archives.

Lorsque je regarde cette série, je suis en effet premièrement happé par la dimension chorégraphique de la 'planche-contact', comme si l'intelligence du photographe dans ce photo-montage avait su saisir la chorégraphie elle-même. La 'frise' chorégraphique que Dominique Bagouet s'était écrite pour Les Petites pièces de Berlin se jouait en plusieurs fois : une phrase chorégraphique, d'abord assez courte, se répétait en accumulant de nouveaux éléments à chaque passage, c'est-à-dire entre chacune des Petites pièces qui composait ce programme composite. La dernière 'vignette' de la série représente ainsi la dernière image chorégraphique, au moment où le soliste, une fois qu'il a traversé toute l'avant-scène de jardin à cour place la moitié de son visage derrière le rideau de scène, avant de disparaître subrepticement dans la coulisse dans un dernier demi-sourire.

Le choix dramaturgique et scénographique faisait que Dominique Bagouet déroulait cette 'frise' pendant que, derrière lui, les équipes techniques changeaient les décors à vue. De ce décor, je me souviens, si ma mémoire est bonne, d'une immense toile de fond pleine de signes graphiques. C'est pourquoi cette série de 'vignettes', me replonge dans la composition et en surligne un aspect « BD » que je vivais aussi en scène. Cette série est en effet très graphique : de par l'intensité du contraste noir/blanc choisie par Marc Ginot, la ligne claire (comme on dit depuis les dessins d'Hergé) qui en découle -- ce pourrait presqu'être du dessin à l'encre de Chine --, la dimension Expressionniste aussi, dans le travail du cadrage : centré sur le haut du corps et les expressions du visage. J'y retrouve, morcelées mais individualisées des 'images' chorégraphiques qui composaient additionnées les unes aux autres cette 'frise' continue.

Mais si cette série de vignettes accompagne ingénieusement la composition chorégraphique, elle sait aussi très bien surligner la gestuelle elle-même. Et là, on est loin de la figure d'un Commandeur. Le dessin du sourire du soliste est délicat, la géométrie des bras est ludique, le travail des doigts évoque une sorte de langage des signes, l'adresse au public est complice. Tous ces détails visibles adoucissent mon 2023.

Comme dans de nombreux ateliers chorégraphiques d'aujourd'hui, on pourrait presque proposer cette succession de 'vignettes' pour un exercice de composition : prendre les vignettes dans l'ordre, inventer les gestes qui 'manquent' entre chaque 'dessin', jouer avec le temps d'exposition de chaque geste. Ou bien déduire de la sensualité 'visuelle' une qualité de mouvement particulière. Ou encore, transformer cette série en une partition chorégraphique, comme on en connait de nos jours, où des consignes inventées par l'écrit ou le dessin permet à des interprètes d'inventer eux/elles-mêmes une version d'une chorégraphie. Bref travailler comme on sait travailler aujourd'hui, à partir de documents d'archives qui sont beaucoup moins sacralisées de nos jours, à partir d'une réflexion sur la notion de répertoire et de citations qui a mûri sous l'impulsion des Carnets Bagouet de chercheur·euses en danse[^1], de chorégraphes, depuis cette époque où de jeunes chorégraphes disparaissaient et laissaient démuni·e·s les témoins et protagonistes de cette danse française qui s'était crue, au mitan des années 1980, spontanée et a-temporelle. Vraiment, les archives ne sont plus ce qu'elles étaient.

C'est cela que je projette aujourd'hui dans ces documents que je ne voulais pas voir il y a vingt ans. Vingt années pendant lesquelles je n'ai jamais redansé ce solo, mais au bout desquelles je peux revenir regarder enfin librement dans ce matériau les qualités d'un danseur et chorégraphe photographié dans le climax d'une danse qu'il s'est créée, dans le climax de sa puissance en scène.

Non plus être embarrassé par l'absence de sa présence... mais observer un homme jeune, présent à lui-même, décidé/dessiné à investir sa gestuelle et complice à sourire de toute sa superbe. Et ce retournement d'appréciation de ma part n'oublie pas aussi sa manière à lui de se faire discret clin d'œil, entre chacune de ces Petites pièces où il avait, une fois n'était jamais coutume, laissé tant de place aux interprètes en sa Compagnie qui attendaient en coulisse.

À vos 30 ans, les Carnets.

Laurent Pichaud

[1]: Je pense bien sûr éminemment à la pensée d'Isabelle Launay qu'elle a développée dans plusieurs ouvrages, dont celui consacré aux Carnets Bagouet, la passe d'une œuvre, Les Solitaires intempestifs, Besançon, 2007.