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Le banc de Michèle

Le banc de Michèle

Oui on appelait cet objet : le banc de Michèle. Il y en avait deux ou trois qui jouaient mais il n’y en avait qu’un qui me servait. Je le reconnaissais et vérifiais bien que c’était le bon qui avait été mis en place avant le spectacle. Son toucher, son équilibre faisaient que c’était lui et pas un autre.
A la création, il était placé contre le mur en pierres de la cour Jacques Cœur qui était en 1987, encore une cour d’école. L’aire de jeu du Saut de l’ange se répartissait sur différents espaces dont les plans étaient à des hauteurs différentes. Le banc était situé dans la partie la plus basse, à gauche du plateau rouge.

Ceci étant dit, le banc dans la configuration en plein air était très visible, très évident. Par la suite un décor sous forme d’échafaudage a été réalisé afin d’une part de retrouver les espaces différents de la danse et d’autre part d’accueillir l’installation lumineuse créée par Christian Boltanski. Dans ce décor, le banc était situé sous la passerelle représentant la terrasse, il était devenu central mais plus discret, plus caché, plus propice à ce que j’y vivais, observatrice seule et esseulée.

Je restais sur le banc presque huit minutes alors qu’il se passait moult événements tout autour. C’était une sensation étrange d’être là, en plein centre du plateau mais sûrement pas en plein centre de l’action ni de l’attention du spectateur. Qu’importe je goûtais avec beaucoup de plaisir ce moment qui m’était accordé d’être là sans être vue, du moins je me l’imaginais.

L’écriture avait été composée dans un dialogue étroit avec Dominique. Comme toujours quand il travaillait sur un solo, la chorégraphie résultait d’un aller-retour permanent entre ses propositions et suggestions et celles de l’interprète en face de lui. Comment celui-ci reproduisait le geste, comment il le continuait, comment il le déformait, et Dominique regardait ce qui apparaissait et avançait sur le fil tenu tissé entre l’idée et son accomplissement dans le corps et le mouvement de l’homme ou la femme en face de lui.

Pour ce solo sur le banc, pas d’histoire, pas de personnage, pas de référence, je n’en ai pas le souvenir. Il a esquissé les premiers gestes et me guidait parfois à la voix dans l’exploration des possibles suites. A un moment je me suis retrouvée à passer mes mains le long du buste, de la hanche jusqu’à la poitrine, les mains passant de part et d’autre d’un sein, pour finir au visage où elles se séparaient, après avoir caressé de leurs dos chaque joue. C’est un mouvement sensuel, une gêne imperceptible m’a effleurée à l’instant où le geste s’est révélé mais voilà, il était évident, il était juste, il s’imposait.

Sur ce banc, il m’arrivait de m’arrêter et juste d’observer ce qui se passait. Une fois l’écriture achevée, il m’a fallu la distiller tout le long du temps qui m’était donné, en alternant mouvement et arrêt, observation et sommeil, rêverie et action.

Je sortais de ce passage alangui en me redressant debout sur le banc et en rejoignant par terre la dynamique rapide et hachée d’un trio avec Jean-Pierre Alvarez et Bernard Glandier. Etrange trio où je terminais au sol, obligée par mes deux partenaires à tenir une certaine position dont je voulais résolument m’échapper. Il y avait là un contraste quasi violent entre ces deux vécus qui se succédaient et qui naturellement m’entrainait à partir à la conquête de l’espace du plateau rouge dans une danse rageuse que l’on appelle les d’Artagnan.

Michèle Rust