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Le couteau dans la plaie
par Laurence Bertrand Dorléac

Certaines lettres sont des poupées russes qui en contiennent bien d'autres que l'on a pensées sans les écrire et celle qu'Hubert Damisch envoie à Pierre Francastel en fait partie. Elle est adressée à l'automne 1960 [1] à celui dont il avait été l'assistant sur le conseil de Maurice Merleau-Ponty; Francastel était alors une figure majeure de l'histoire de l'art, fondateur en France de la sociologie de l'art qu'il enseignait depuis 1948 à la VIe section de l'École Pratique des hautes études. La lettre que Damisch envoie à son ancien patron doit éclairer son engagement politique en faveur de la paix en Algérie alors qu'il a signé le manifeste des 121 quelque temps auparavant, mais ses cinq feuillets dactylographiés jettent surtout une lumière étrange sur les relations entre les deux hommes. Sous couvert d'amitié voire d'affection, elle souligne les différences de positions entre celui qui prend des risques et celui qui n'en a pas pris. Elle met l'accent sur les états d'âme de son auteur dans la bataille, sous un régime politique qui manie la force de dissuasion chez les enseignants-chercheurs comme ailleurs.

Son humeur varie au gré des nouvelles : inquiet lors de son voyage en Grèce, avec une « désagréable impression d'isolement », « le moral fut définitivement rétabli » quand Le Monde publia « la liste des "121"... et des autres ». Rentré à Paris, alors qu'il vient d'intégrer l'École pratique des hautes études, Damisch a rencontré Clemens Heller qui l'a rassuré sur son sort et il peut donc annoncer à Francastel le soulagement ressenti devant l'attitude du directeur d'une institution à laquelle il est déjà attaché. Non seulement, il pense ne pas avoir à être soumis à la suspension de son salaire, pas davantage que les autres signataires de l'École — Louis Gernet, Jean-Pierre Vernant, Georges Condominas ou Fernand Pouillon —, mais ils peuvent tous compter sur une « solidarité, voire une certaine aide ». Il n'a « perdu » que la radio, où son congé lui a été signifié en termes si mesurés qu'il voit là comme le signe d'une inquiétude nouvelle « des gens mis en place par le régime ». De façon plus générale, son courrier le montre plutôt optimiste malgré les risques réels de mise à pied voire d'emprisonnement après son interrogatoire par la police, à moins qu'il n'exagère son optimisme pour agacer son lecteur.

Car si nous comprenons que Francastel le « soutient » par une lettre envoyée précédemment, où il lui disait pourtant son « désaccord sur le fond », Damisch lui sait gré de sa franchise mais tient à le contredire sur un point essentiel, là où son ancien patron pense qu'il aurait agi « par simple idéalisme, et sans bien peser ni les termes de la Déclaration, ni les conséquences que pouvait avoir sa publication. » Il ne renie pas une part « d'idéalisme » et la joie de voir à l'œuvre une réaction politique, « à l'origine sur le seul terrain des principes et résolument à l'abri de toute combinaison politique ». Il insiste aussi sur la teneur du texte des 121 qui n'appelle ni à l'insoumission ni à la défense du FLN. Il remarque qu'il a pu évoluer dans son analyse entre le moment où il a signé, deux mois avant, ce texte « devenu quasi sacré, que bien peu ont lu », et sa lettre : c'est qu'« on ne se connaît vraiment qu'à travers ce qu'on fait ». Sa conviction semble pourtant s'être solidifiée et, d'autant plus, « la preuve étant faite que ce régime ne veut point de la paix » et qu'il faut donc le priver des moyens de faire une guerre dont il pense « depuis bien longtemps qu'elle fonde en fait son pouvoir ».

En tout cela, il ne se sent pas appartenir à la « Jeunesse » (il a 31 ans), même s'il fut menacé d'être rappelé sous les drapeaux, auquel cas il n'aurait pas été plus « insoumis » que tous ces jeunes qu'il fréquente. Il n'entend pas peser sur cette « catégorie sociale » directement concernée, puisqu'il la juge capable de prendre conscience par elle-même. Il ne s'estime ni idéaliste, ni donneur de conseils, mais plutôt « sentimental » et incapable d'« abandonner à leur solitude les accusés du mois d'août » — il fait sans aucun doute allusion au procès de septembre des 23 membres du réseau Francis Jeanson jugés comme « porteurs de valises » pour le FLN.

Si, par la suite, Damisch se reconnaît habilement des accointances avec Francastel : ils ne croient ni l'un ni l'autre à « une vérité de l'Histoire qui permettrait de décider a priori quels choix sont les bons », il en appelle quand même à « une histoire un peu plus claire » qui passe par la reconnaissance d'acteurs « foncièrement différents » (il défend ainsi l'efficacité de Sartre qui doit exaspérer Francastel). Encore plus habilement, Damisch fait remarquer à son lecteur leur accord « d'une façon réellement surprenante, sur l'essentiel des choses de l'existence », mais c'est pour affirmer d'autant plus crûment sa différence. La suite est une offensive en règle.

« Je vais vous surprendre et me montrer grandiloquent (le moment y est propice, et cela frappe les juges d'instruction): je vous trouve bien timide quant aux vertus et à la force d'attraction de la culture disons occidentale. D'où votre inquiétude sinon, permettez-moi de vous le dire, un évident mépris à l'égard de mouvements caractéristiques de notre époque. Cette inquiétude, je ne la partage pas (...). »

Damisch poursuit en défendant des catégories qui pourront surprendre aujourd'hui et qui révèlent la variété des signataires du Manifeste des 121. « Au fond, je dois être Gaulliste... et ce que je reprocherai le plus âprement à ce régime c'est d'avoir perdu l'Afrique alors qu'il avait tous les moyens de la sauver. Ne confondons pas cependant le Congo et l'Algérie : il n'y a aucune commune mesure entre la rivalité de tribus à l'état sauvage, et la lutte, sauvage elle aussi, qu'un peuple entier mène depuis des années au contact direct d'une civilisation à laquelle il n'a aucune part. Un tel mouvement, dès lors qu'il intéresse l'ensemble d'une société qui se constitue à travers lui, a un sens qu'on est bien obligé de qualifier de révolutionnaire. Ne m'en veuillez pas... À présent profitez de la Provence et ne vous inquiétez plus pour nous... À bientôt. Toutes nos affections à vous-même et à Madame F. »

Parle-t-il encore de l'Histoire (qu'il écrit avec un H) ou de l'Histoire de l'art ? Il évoque son prochain Goya au passage et l'on sent bien que les deux vont de pair. Ne s'agirait-il donc pas « des choses essentielles de l'existence » sur lesquelles il lui disait pourtant juste avant être d'accord ? Sans avoir connaissance du courrier qui appelle cette longue réponse, le doute persiste mais une chose est sûre : le maître est remis à sa place par l'élève qui s'affranchit d'autant mieux de lui que la situation politique archi-tendue permet de couper les ponts symboliquement.

Damisch avait prévenu au début de sa lettre que le premier bénéfice à tirer de l'événement était d'« être à même de juger de l'exacte mesure de ceux qui nous entourent, amis, parents, voire institutions ! L'épreuve est parfois cruelle, souvent surprenante ». Il avait aussi fait allusion à la tentation avouée de Francastel de signer « après coup », mais trop tard, aurait-il pu sans doute ajouter pour aller au bout de son reproche. Sa signature au bas d'un texte l'aura brutalement séparé de Francastel, alors que les puissances se redistribuent sur un territoire renouvelé : celui qui est devant n'est plus l'ancien mais le plus jeune, qui donne l'exemple en remuant avec élégance le couteau dans la plaie.

Laurence Bertrand Dorléac

 
[1] Cette lettre n'est pas datée mais elle est envoyée deux mois après la publication du Manifeste des 121 publié le 6 septembre 1960.