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Carte postale
par Jérémie Koering

« – T.W.D. : Encore des cartes postales ?!? Mais tu les as déjà.
– HD : Ce ne sont pas les mêmes. »

Si ma mémoire est bonne, chère Teri, c’est cet échange que tu rejouais, non sans nostalgie, pour justifier cet amoncellement un peu incongru de boîtes de chaussures sur les étagères de la chambre-bureau d’Hubert. Boîtes de chaussures dans lesquelles des milliers de cartes postales avaient été minutieusement rangées, par pays, par ville ou, pour mieux dire, par lieux mémorables, afin de conserver, à la manière de reliques, quelques traces photographiques des archipels de l’art, musées, galeries, églises, chapelles, que vous arpentiez bras dessus bras dessous à l’occasion de vos vacances ou des séjours d’études d’Hubert, et qui offraient, ainsi rassemblées, la promesse de séances de travail entées dans les joyeux souvenirs de voyages partagés. Nous étions alors à la recherche – recherche un peu désespérée, il faut le dire – des lettres que Schapiro, le grand Meyer Schapiro, avait envoyées à Hubert entre 1970 et 1996, et malgré toute l’impatience qui était la mienne, la nôtre, à les lire, cette découverte-là apparaissait tout d’un coup plus urgente encore.
Si des boîtes avaient été ainsi accumulées, me confiais-tu, c’est que « Damisch aimait les chaussures anglaises » et que ces écrins de carton grâce auxquels les souliers de cuir entraient au 5 de la rue Servandoni étaient comme prédestinés à recevoir des collections d’images tant leurs dimensions convenaient au format rectangulaire des cartes postales de 10.5 par 14.8 cm que les éditeurs spécialisés (Alinari, Scala, Yvon…) vendaient à la sortie des monuments pour que nous puissions envoyer nos pensées affectueuses aux antipodes et qu’Hubert, lui, récoltait patiemment, obsessionnellement ajouterais-tu peut-être, en faisant tourner le carrousel à la manière d’un enfant un tourniquet.

Face à ce trésor, nous avons suspendu notre première enquête et l’espace d’un après-midi prélevé quelques séries de cartes pour les étaler à même le sol, sur ce sol de béton gris de la chambre d’étude qui est comme la version horizontale des murs peints à fresque que l’on trouve dans les palais italiens, patinés, fissurés par le temps, et qui, par ce travail même, en viennent à former les contours d’un monde imaginaire. Les objets – sculptés, dessinés, tissés – et les villes – peuplées de buildings, de palais ou de temples – nous transportaient en quelques pioches de Chicago à Florence, d’Ahmedabad à Varsovie, de New York à Amsterdam, pour composer la carte bigarrée de pérégrinations passées.

De cette cohorte de choses vues, quelques œuvres ont surgi. En particulier celles sur lesquelles nous savions que le regard d’Hubert s’était spécifiquement posé : la Madonna del Parto, la Cité idéale d’Urbino, le Baptistère de Florence, les Marina City Towers de Chicago, Égale infini de Paul Klee… Et il nous est alors apparu que ces images choisies, ajointées par le hasard avant qu’elles ne le soient par délibération, étaient pour la plupart comme des variations sur le même. Identiques et pourtant différentes, car toujours distinguées par quelque petit détail : couleur, cadrage, qualité de reproduction, point de vue... C’était donc bien au motif que « ce n’était pas exactement les mêmes » qu’Hubert collectait les cartes postales. Ainsi cette énième reproduction de la Santa Maddalena de Piero della Francesca : là, bordée de blanc, vue au travers de l’arc renaissant peint par Piero, comme depuis le chambranle d’une fenêtre ouvrant sur l’espace de la représentation ; ici, saisie dans un cadrage plus large, apparaissant au point d’articulation de la fresque et du cénotaphe voisin de Guido Tarlati, comme pour rappeler sa fonction funéraire ; là, enfin, habillée de noir et de blanc, sculptée plutôt que peinte, se tenant comme à l’avant d’une niche offerte à la dévotion du fidèle. Et finalement, un peu tout ça à la fois, les écarts, les ruptures avec le réel, donnant à voir la complexité de l’œuvre, de son rapport au lieu, au regard, au temps.

Or l’expérience, plusieurs fois réitérée, indiquait que cette déclinaison des apparences n’avait rien de fortuit. Toutes ces photographies, par leurs défauts, par leur absence d’identité stricte avec leur référent, jetaient un éclairage neuf sur ce que nous imaginions connaître.

La remarquable moisson d’images était donc moins une collection de choses vues que le vestige d’un théâtre visuel, souvenir d’une prodigieuse machine à voir, faite pour sentir, dans toutes ses variations, dans toutes ses textures, les ruses de l’art. Mais comment s’en étonner ? Hubert, et tu le sais mieux que quiconque chère Teri, ne vouait-il pas sa pensée aux traits, aux impressions graphiques, autant qu’aux mots ? S’il était un très singulier ciseleur de phrases, dessiner, photographier ou agencer des images constituaient pour lui des opérations aussi puissantes que les plus subtils sortilèges de l’écriture.

Voilà donc ce qui me revient à l’esprit, chère Teri, en regardant ces photographies de cartes postales, en me remémorant cet après-midi passé à reconstruire ces agencements, à imaginer les combinaisons possibles de la fabrique visuelle d’Hubert. Tu te souviendras peut-être que nous avions alors songé à une exposition où ces séries cesseraient de dormir dans la nuit de quelques boîtes de cartons pour partir à la conquête des murs… Continuons à rêver, si tu le veux bien.

PS : Je dois ajouter ceci : j’espère que tu me pardonneras l’indélicatesse qui m’a fait t’écrire à découvert, ici dans les vibrations bleutées d’une page numérique, plutôt que dans le secret d’une lettre cachetée, mais c’est que je voulais t’adresser ces quelques mots à la manière d’une carte postale, sans enveloppe, de sorte qu’au moment où sont dévoilés les Papiers Damisch le curieux lecteur puisse apprendre que rien de ce monde, rien de son monde, ne m’aurait été compréhensible, intelligible, sans la générosité avec laquelle tu m’y as guidé.

Jérémie Koering