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La colline et la pente
par Jean-Louis Cohen

Pour m’inviter à méditer sur les archives d’Hubert Damisch, l’IMEC m’a communiqué une pochette portant le logo de Kodak, contenant six épreuves argentiques carrées de six centimètres de côté. Six vues d’une église romane non identifiée, mais dans lesquelles je n’eus guère de peine à reconnaître Saint-Nectaire, dressée depuis le XIIe siècle sur le mont Cornadore, au-dessus de la bourgade auvergnate à laquelle elle a donné son nom. Ces vues rendent compte de sa présence dominante et de plusieurs de ses éléments architecturaux, mais ne renseignent guère sur son mode d’édification. À elles seules, elles ne sauraient expliquer la passion avec laquelle Hubert – que l’on me permettre de le désigner par son seul prénom - sut écrire sur l’architecture.

Hubert n’avait rien d’un fanatique de la période romane, comme le sont les collectionneurs des volumes de la collection Zodiaque, dans laquelle celui consacré à l’Auvergne présente généreusement Saint-Nectaire. En revanche, il s’était attaché dès les années 1960 à réfléchir sur l’architecture gothique, qu’il avait abordée au travers des théories d’Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, à ses yeux un structuraliste avant la lettre. Par la suite, il s’interrogea sur la définition même de l’architecture, telle que l’avait proposée l’Encyclopédie dans son article sur l’arche de Noé, avant d’écrire des essais mémorables sur Adolf Loos, Mies van der Rohe, Jean Prouvé et sur l’édifice immatériel que Liz Diller et Riccardo Scofidio créèrent en 2002 sur le lac de Neuchâtel.

Ses textes marquants sur l’architecture sont accessibles depuis 2016 aux lecteurs anglophones dans le recueil Noah’s Ark, s’ils restent dispersés dans les revues et les catalogues francophones . Comme ils le montrent, Hubert n’appuyait guère ses enquêtes sur les photographies qu’il ne cessait dans le même temps de réaliser au fil de ses voyages. Attentif à cette discipline, il en a considéré l’histoire et la théorie en 2001 dans La Dénivelée, à l’épreuve de la photographie, qu’ouvrent ses « Cinq notes pour une phénoménologie de l’image photographique », contemporaines de son étude sur Viollet-le-Duc. Dans leurs échos réciproques, ses réflexions sur l’architecture et la photographie seraient à comparer à celles d’historiens photographes, tels que Sigfried Giedion. Comme Hubert l’affirme dans « Deadline », autre texte repris dans ce recueil, dans lequel il interroge l’œuvre de Denis Roche, « l’écriture et la photographie ne sont pas de niveau ». Elles sont, précisément, séparées par la « dénivelée » éponyme dudit recueil, dont il serait instructif de mesurer la pente en considérant ces deux pratiques d’Hubert.

L’étude du corpus des photographies réalisées lors de ses voyages en France, en Allemagne, en Italie, en Russie, aux États-Unis et ailleurs passerait pas le dépouillement du contenu des pochettes Kodak rangées dans les boîtes en bois des flacons de vin du Bell Viandier, son boucher du marché Saint-Germain, et de toutes les planches contact qui farcissaient une mallette rue Servandoni. Tout un programme d’enquête se dessine à ce propos. La première question est simple : que fixait, que cadrait Hubert dans son Rolleiflex ? La silhouette des bâtiments, comme celle de Saint-Nectaire, dressée sur sa colline ? Leur inscription dans le site ? Leurs volumes constitutifs – prismes, cônes et cylindres pour l’église auvergnate ? Leurs détails, leur peau ? Leur façon d’absorber, de réfléchir la lumière ? De toute évidence, la photographie a servi à Hubert pour fixer sa mémoire. Elle a renforcé le plaisir du texte ressenti devant, autour ou à l’intérieur de l’objet architectural, lui permettant de saisir des complexités échappant au premier regard et condensant les enjeux le préoccupant, tels ceux liés à ces « objets théoriques » qu’étaient pour lui le mur ou la colonne.

Mais l’architecture est d’abord cosa mentale, et si le résultat final du travail architectural et du chantier qu’est l’édifice intrigua Hubert, c’est le processus de conception cristallisé et manifesté par l’édifice, qui le passionna. Une différence essentielle oppose de ce point de vue l’église auvergnate, imaginée par un maître d’œuvre inconnu, et le couvent de La Tourette, construit entre 1955 et 1960 par Le Corbusier à Eveux-sur-l’Arbresle, qu’Hubert a photographié. Occurrence exceptionnelle, il utilisa en 2005 ses propres photographies pour illustrer son texte à ce jour inédit en français « Against the Slope : Le Corbusier’s La Tourette ».

Aiguë, l’église de Saint-Nectaire prolonge la colline sur laquelle elle est juchée – blottie, pourrait-on dire, alors qu’à Eveux, le couvent est dominé par l’horizontale de sa toiture inscrite dans les horizons des monts du Lyonnais. L’église du couvent est un solide opaque percé de minces fentes, alors que le volume roman semble presque poreux à la lumière. Surtout, La Tourette réagit contre la pente qu’elle révèle en y posant ses pilotis – que Yannis Xenakis, assistant de Le Corbusier dénommait les « peignes », comme pour donner corps à l’idée même de dénivelée. Hubert s’est plu à citer le récit bien connu que fit Le Corbusier de sa réaction à la découverte du site : « j'étais venu ici. J'ai pris mon carnet de dessin comme d'habitude. J'ai dessiné les horizons, j'ai mis l'orientation du soleil, j'ai “reniflé” la topographie. J'ai décidé la place où ce serait, car la place n'était pas fixée du tout. En choisissant, je commettais l'acte criminel ou valable. Le premier geste à faire, c'est le choix, la nature de l’emplacement et ensuite la nature de la composition qu’on fera dans ces conditions ».

La démarche fondée sur l’inscription de la toiture du bâtiment dans les horizons et sa conception du haut en bas, des terrasses vers les pilotis, attira l’attention d’Hubert, qui la rapprocha du propos d’Edmund Husserl sur l’horizontalité dans ses « Recherches fondamentales sur l'origine phénoménologique de la spatialité de la nature », publié par Maurice Merleau-Ponty. Dans ce qu’il nomma son « entreprise phénoménologique » pour comprendre l’édifice, et l’ériger en « objet théorique », Hubert s’intéresse aussi aux multiples modalités selon lesquelles Le Corbusier éclaire les volumes du couvent, grâce au dispositif des « canons » et des « mitraillettes » à lumière, qu’il enregistre dans sa vue cadrée à droite par l’église et centrée sur les galeries et la bibliothèque du monastère. Mais c’est bien sur la tension introduite par Le Corbusier entre les horizontales des lointains et la pente du terrain, que le bâtiment semble presque repousser qu’il s’arrête. Il donne ainsi à l’idée de dénivelée un sens des plus concrets. Si les vues de Saint-Nectaire rendent compte d’une architecture de l’empilement vertical, celles de La Tourette transcrivent le propos d’Hubert Damisch, élevant la photographie au niveau de l’écriture.