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8 points pour Giorgio Albertazzi,
14 pour Yves Montand

8 points pour Giorgio Albertazzi, 14 pour Yves Montand

On savait par une poignée d’entretiens des années 1960 qu’il arrivait à Alain Resnais, s’il hésitait entre plusieurs comédiens, de les départager en leur donnant des points scène par scène à la relecture du scénario. Yves Montand, pour La guerre est finie, aurait ainsi obtenu 14 points. Parmi les autres concurrents, Resnais confirmait uniquement la présence de Serge Reggiani dont lui parlait un intervieweur.

La seule trace d’un tel fonctionnement trouvée dans le fonds Alain Resnais de l’Imec est précisément ce tableau en deux colonnes pour La guerre est finie. La surprise est le nom du finaliste face à Montand : Giorgio Albertazzi, l’homme à l’accent italien qui tente de convaincre la jeune femme de quitter le château en sa compagnie dans L’Année dernière à Marienbad. On pouvait penser qu’Albertazzi était trop identifié à Marienbad, comme Emmanuelle Riva à Hiroshima mon amour, pour jouer de nouveau chez Resnais, à une époque où le cinéaste disait préférer changer de têtes d’affiche à chaque film, l’exception étant les deux prestations de Delphine Seyrig dans Marienbad et Muriel.

Pour incarner l’Espagnol Carlos, militant révolutionnaire clandestin installé à Paris et figurant dans presque toutes les scènes de La guerre est finie, Resnais part d’une trentaine de noms jetés sur le papier. Cette liste comporte une quinzaine de Français, une demi-douzaine d’Anglo-Saxons, trois autres Italiens (Vittorio Gassman, Raf Vallone, Gabriele Ferzetti), le Suisse d’origine autrichienne Maximilian Schell et un seul Espagnol. Ce dernier, Francisco Rabal, vedette de Nazarin et Viridiana de Luis Buñuel et familier des productions européennes, est sans doute indiqué pour mémoire car ce projet antifranquiste mettrait un terme à sa carrière dans son pays. Les dialogues de Jorge Semprún mentionnent assez tôt que Carlos passe aisément pour français lors de ses fréquents séjours en Espagne, même si quelques scènes le font aussi s’exprimer dans sa langue natale. En mai 1965, la deuxième mouture du scénario étant achevée et devant être bientôt soumise à la commission d’avance sur recettes, le moment de resserrer le vivier grâce à une série de projections privées approche.

Le 4 mai, Resnais voit Jugement à Nuremberg de Stanley Kramer interprété par Maximilian Schell, auquel il trouve un « bon profil côté jardin », mais un « type peu espagnol ». Le lendemain, il dîne avec Montand auquel il songe depuis longtemps. Le 12, au sortir de Doux Oiseau de jeunesse de Richard Brooks, il juge que Paul Newman, malgré son admiration pour lui, ne convient pas au rôle. Le 14, ayant vu Eva de Joseph Losey où Albertazzi joue un élégant réalisateur italien, il classe en premier X (l’idéal introuvable ?), suivi de Montand, Albertazzi et Schell. Le 17, il se fait projeter un film avec Vittorio Gassman, puis Compartiment tueurs de Costa-Gavras qui sortira quelques mois plus tard. Ce film est le premier où Montand, conscient d’un nouveau départ dans sa carrière cinématographique, ne joue plus « de l’extérieur vers l’intérieur », mais « de l’intérieur vers l’extérieur », en puisant dans ses propres émotions pour nourrir le rôle. C’est ce jour-là que Resnais, sur un autre feuillet, départage ses finalistes : 8 points pour Albertazzi, 14 pour Montand.

Notre tableau en deux colonnes couvre la totalité du scénario malgré la mention « 1er acte » en tête de page, en n’omettant que de courts passages de transition. Les deux comédiens sont au coude à coude pour les scènes avec Nicole, la compagne de Carlos qui connaît celui-ci sous le prénom d’emprunt de Diego. Albertazzi l’emporte pour la réunion du réseau clandestin en exil pendant laquelle Carlos doit endurer stoïquement les remontrances du dirigeant. Montand, lui, a l’avantage pour trois des quatre scènes avec Nadine, la maîtresse d’un soir dont Carlos a l’âge d’être le père et avec laquelle il entre en conflit sur le plan politique. Montand prévaut aussi pour les quatre grands moments d’indignation politique qui traversent le scénario, notamment quand « Diego » reproche leur irresponsabilité aux jeunes membres du groupe léniniste d’action révolutionnaire. Une fois Montand choisi, Resnais peut partir en quête des comédiennes qui s’allieront le mieux avec lui.

Resnais essaiera d’obtenir qu’Albertazzi joue un ami de « Diego » et de Nicole, le photographe Bill, échouant pour des raisons que les archives ne permettent pas de déceler. À l’automne 1972, quand le cinéaste réfléchira quelques jours à l’adaptation du roman de science-fiction de Romain Gary The Gasp, lu sur manuscrit, il envisagera encore Albertazzi, parmi quatre noms, pour le rôle principal d’un grand physicien français. Albertazzi avait aussi été brièvement pris en considération pour le projet Les Aventures d’Harry Dickson dans l’intervalle entre le renoncement de Laurence Olivier et l’accord de Dirk Bogarde.

Delphine Seyrig a déclaré au sujet de Resnais : « À partir du moment où il a choisi un comédien, il lui accorde une confiance totale. Le comédien est infaillible à ses yeux, il l’accepte dans sa totalité. » Néanmoins, avant d’arrêter son choix, le cinéaste a parfois rêvé à voix haute que des comédiens différents apportent des facettes variées à un personnage. Pendant la lecture d’un scénario ou celle d’un roman ou d’une pièce à adapter, l’image de plusieurs interprètes possibles lui apparaissait selon les pages. Deux acteurs se relayant pour un même rôle ? Resnais matérialisera ce rêve avec Vous n’avez encore rien vu et ses deux couples d’Orphée et Eurydice, Pierre Arditi - Sabine Azéma et Lambert Wilson - Anne Consigny.

François Thomas