La Valorisation

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Althusser dure longtemps

Par Olivier Corpet

Le lundi 3 juin 1991, dans la seconde partie de l’après-midi, Yann Moulier Boutang passe me prendre à l’IMEC – alors installé depuis à peine deux années dans ses premiers bureaux parisiens, au 25 rue de Lille. Nous avons rendez-vous avec François Boddaert, le neveu de Louis Althusser et son légataire universel. Je le rencontre pour la première fois, au 8 de la rue Lucien Leuwen dans l’appartement de son oncle décédé huit mois plus tôt, le 22 octobre 1990, près de dix ans après avoir étranglé sa femme Hélène à l’aube du dimanche 16 novembre 1980, dans leur appartement de la rue d’Ulm, au sein de l’École normale supérieure.

Dès que nous sommes rentrés dans cet appartement de la rue Lucien Leuwen, nous avons fait le tour des différentes pièces. L’affaire est entendue et rapidement conclue : outre les archives, nous prendrons également la bibliothèque d’Althusser. Celle-ci comprend environ 4.000 volumes et, d’après mes interlocuteurs, elle a été refusée par le bibliothécaire de l’École normale. Un contrat de dépôt sera signé dans la foulée ; il sera transformé en traité d’apport près de 25 ans plus tard, marquant par là même la confiance qui s’est établie au fil des années entre l’IMEC et le légataire universel du philosophe. François Boddaert a en effet toujours eu comme souci d’assurer la plus large diffusion possible, sans tabous ni œillères, de l’œuvre de son oncle.

Je me souviens très précisément m’être assis au bureau de Louis Althusser, avoir ouvert le tiroir du haut et être tombé sur un manuscrit intitulé L’Avenir dure longtemps, accompagné d’une chemise cartonnée portant un sous-titre sous la forme d’une mention manuscrite, certes rayée mais très lisible : « Brève histoire d’un meurtrier », suivi d’un second sous-titre, lui aussi rayé, nettement plus littéraire : « D’une nuit l’aube » et contenant  plusieurs textes non retenus dans le manuscrit final – ils figureront dans l’édition de poche deux ans après, en 1994, au titre de « Matériaux ». Je pris le temps de parcourir ce manuscrit et de vérifier qu’il était bien complet. Je savais devoir laisser à Yann Moulier Boutang (le biographe attitré du philosophe était sur le point de publier le premier tome de son ouvrage consacré à La formation du mythe 1918-1956) le privilège de pouvoir emporter ce manuscrit chez lui, ne serait-ce que pour faire une photocopie de L’Avenir dure longtemps ainsi que d’une première autobiographie. Intitulée Les Faits, celle-ci avait été rédigée en 1976 pour paraître dans le second numéro de Ça ira !, une nouvelle revue créée par Régis Debray qui ne vit finalement pas le jour. À ce propos, on peut raisonnablement se demander ce qu’il serait advenu d’Althusser, et de sa femme, si ce texte avait été publié en son temps.

Hormis les toutes premières pages du tapuscrit de L’Avenir dure longtemps, dont l’avertissement a été tapé sur une autre machine que celle d’Althusser (en réalité par Paulette Taïeb, une amie du philosophe, confirme Yann Moulier Boutang) et le récit du meurtre tapé par l’auteur sur du papier blanc devenu le chapitre I de l’ouvrage, l’ensemble du texte a été dactylographié par l’auteur sur un papier vert pâle semblable à celui de la page du manuscrit (reproduite ci-contre) pour 252 feuillets sur les 380 que compte au total le tapuscrit de L’Avenir dure longtemps. Le reste (c’est-à-dire 128 feuillets) a été frappé sur du papier machine blanc ordinaire. Ce « petit livre » (en fait un des plus volumineux écrit par l’auteur) a pour objectif principal de soulever « la pierre tombale du silence », résultat du non-lieu prononcé par la justice et qui empêchera toute comparution aux Assises (Althusser étant jugé non responsable de son acte).

Dès le lendemain, j’avais un rendez-vous à 12 heures avec Claude Durand, premier président effectif de l’IMEC et par ailleurs PDG de deux maisons d’édition importantes du Groupe Hachette, Fayard et Stock. Nous devions préparer la réunion du Conseil d’administration de l’IMEC qui devait se tenir en fin d’après-midi, ce mardi 4 juin. Je lui racontai bien évidemment ma trouvaille de la veille. À mon étonnement, il me proposa aussitôt un partenariat entre l’IMEC et les éditions Stock qui s’engageaient à publier, outre les deux autobiographies, le Journal de captivité, et au moins un volume d’œuvres philosophiques et politiques de l’auteur ainsi qu’un volume de correspondances. Le contenu des deux derniers volumes devant être déterminé à partir de l’inventaire des archives qui allait être confié à un jeune philosophe, François Matheron, embauché momentanément par l’IMEC grâce aux bénéfices que devait apporter le succès prévisible de L’Avenir dure longtemps. François Boddaert souscrivit d’emblée au projet de Claude Durand, lequel, comme le révèleront ensuite les archives, avait été un interlocuteur choisi par Louis Althusser lui-même pour la publication de cet ouvrage – publication à laquelle l’auteur finalement n’arrivera pas à se décider. Dans le cadre de ce dispositif de co-édition Stock /IMEC, ce ne sont pas moins de six volumes qui seront publiés dont les Écrits sur la psychanalyse (comprenant notamment, outre le célèbre article sur « Freud et Lacan », la correspondance inédite de Jacques Lacan), deux volumes des Écrits philosophiques et politiques et les très volumineuses Lettres à Franca, ces trois derniers volumes étant en grande partie inédits.

D’autres textes de Louis Althusser ont été publiés à partir de ses archives comme, par exemple, Sur la Reproduction (publié par les PUF en 1995 dans la collection « Actuel Marx » dirigée par Jacques Bidet) qui donne le manuscrit complet d’où l’auteur tirera son fameux article sur « Idéologies et Appareils Idéologiques d’État » ou comme Machiavel et nous, extrait des Écrits philosophiques et politiques (tome 2, 1995) avec une longue introduction d’Étienne Balibar (dans la collection de poche, « Texto », publiée par les éditions Tallandier, 2009).

C’est ainsi que pour l’édition du dernier volume de l’œuvre de Louis Althusser coédité par  l’IMEC en partenariat avec les Éditions Grasset (autre filiale du groupe Hachette) à partir des archives, Des rêves d’angoisse sans fin, recueil de ses récits de rêves entre 1941 et 1967, après les Lettres à Hélène (1947-1980) publiées en 2011, nous avons choisi de répartir la liste des ouvrages de Louis Althusser donnée dans une seule rubrique « Du même auteur » entre les œuvres anthumes et les œuvres posthumes. Cela signifie que la publication de L’Avenir dure longtemps a été, comme nous en avions fait le pari, le point de départ d’un épanouissement posthume éditorial sans précédent. Alors que l’œuvre était promise à un inéluctable purgatoire, L’Avenir dure longtemps a réussi à s’affirmer comme une œuvre majeure du 20e siècle et à faire plus et mieux que soulever « la pierre tombale du silence » : à faire entendre cette voix singulière.

Post-scriptum : j’allais oublier de préciser que L’Avenir dure longtemps a paru en librairie le jeudi 23 avril 1992 accompagné d’un écho médiatique considérable, à la hauteur de l’événement. En quelques semaines, près de 35.000 exemplaires ont été vendus et le plus souvent, aux termes d’enchères invraisemblables, de très nombreux contrats de traduction ont été signés en Espagne, en Amérique latine (y compris au Brésil), en Grèce, au Japon, en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux États-Unis, au Portugal, en Italie…

Louis Althusser, page de titre du manuscrit de L’Avenir dure longtemps, 1985. Archives Louis Althusser / IMEC.

Olivier Corpet est cofondateur de l’IMEC qu’il a dirigé jusqu’en septembre 2013. Il a participé à de nombreux ouvrages d’histoire littéraire et œuvré notamment à l’édition des œuvres de Louis Althusser, de L’Avenir dure longtemps (Paris, Stock/IMEC, 1992) à Des rêves d’angoisse sans fin (Paris, Grasset/IMEC, 2015).