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Coupure épistémologique et fracture ontologique

Par Nicolas Poirier

Datée du 9 octobre 1976, la lettre adressée par Edgar Morin à son ami Cornelius Castoriadis (1922-1997) comporte dans le second paragraphe une référence à Louis Althusser. Si Castoriadis n’a jamais pris Althusser très au sérieux sur le plan philosophique, il l’a toutefois vertement critiqué dans un article fort polémique de la revue Libre paru en novembre 1978 [1], où il lui reproche notamment son incapacité à tenir un discours critique cohérent contre le stalinisme et l’idéologie officielle du Parti communiste français dont il était membre. Plutôt que de reprendre le fil de la polémique développée par Castoriadis, avec ce que celle-ci comporte d’historiquement datée, nous allons nous concentrer sur ce qui oppose la lecture respective que les deux auteurs ont pu faire de la pensée de Marx.

L’une des idées centrales d’Althusser était que l’« œuvre » de Marx est scindée en deux moments : avant 1845, la pensée du jeune Marx est encore empreinte d’humanisme et d’hégélianisme, et c’est avec ces résidus d’idéologie bourgeoise que le Marx de la maturité allait rompre, en élaborant une science qui rende compte de l’histoire et de sa logique à un niveau structural. Pour Althusser, il faut donc voir dans l’œuvre de Marx un effort pour fonder une théorie scientifique de l’histoire, dégagée de tous les présupposés humanistes qui rendent impossible la connaissance positive du monde social et sa transformation révolutionnaire [2]. Les lois structurales qui régissent le fonctionnement de l’économie capitaliste, et dont les manifestations subjectives ne constituent que des effets déterminés, ne deviendraient ainsi accessibles qu’à une « Théorie de la pratique théorique », la dialectique matérialiste, qui transforme en connaissances scientifiques le produit idéologique de l’activité concrète des hommes.

Or, pour Castoriadis, il n’existe pas de « coupure épistémologique » qui scinde l’œuvre de Marx en deux parties bien distinctes, le moment idéologique pré-scientifique d’un côté, le moment de la science accomplie de l’autre. Si l’on s’intéresse vraiment à la pensée de Marx, il faut y reconnaître, non pas un clivage daté et bien circonstancié, mais une contradiction révélant toutes les ambiguïtés que celle-ci charrie. À cet égard, l’œuvre de Marx contient des éléments antagonistes qui ne coupe pas celle-ci en deux parties absolument séparées mais s’avèrent indissolublement mêlés : une dimension révolutionnaire y cohabite avec une tendance conservatrice [3]. Pour Castoriadis, il est difficile de distinguer ces deux éléments dans l’œuvre de Marx ; ils ne constituent pas en effet des moments distincts (d’un côté, l’humanisme du jeune Marx, de l’autre le Marx de la maturité) – on trouve dans chaque période des éléments révolutionnaires et des éléments conservateurs : ainsi, dans les textes de jeunesse, Marx met l’accent sur le caractère ouvert de l’histoire et sur le sens de l’action révolutionnaire comme œuvre émancipatrice des travailleurs eux-mêmes, – c’est là l’élément révolutionnaire ; en même temps, Marx pense cette histoire révolutionnaire (la praxis) dans le cadre d’une métaphysique hégélienne de type naturaliste, – c’est là l’élément conservateur.

La même partition joue dans la période postérieure à la publication de L’Idéologie allemande en 1845 : si Marx défend dans Le Capital l’idée qu’une société de producteurs librement associés dans le projet d’une maîtrise consciente de leur travail permettrait de dépasser la situation d’aliénation qui voit l’homme dominé par ses propres créations (dimension révolutionnaire), il théorise dans le même mouvement le devenir historique comme structuré par une logique déterministe où la succession des différents modes de production doit conduire nécessairement à l’avènement de la société sans classes (dimension conservatrice). Il n’y aurait donc pas de coupure épistémologique mais une fracture ontologique qui parcourt l’œuvre de Marx de part en part.

Ce que critique plus généralement Castoriadis dans l’approche développée par Althusser, c’est son incapacité à concevoir l’élément de création inhérent à l’histoire humaine sans laquelle elle n’est plus que répétition du même. Le principal problème tient pour Castoriadis à la primauté que semble accorder Althusser à la rationalité théorique sur la rationalité pratique : il serait conduit à croire qu’à partir du moment où la théorie parvient à objectiver la structure conférant à l’histoire son unité essentielle, il est possible de comprendre et ainsi légitimer la lutte des hommes contre l’oppression. Or, pour Castoriadis, l’histoire ne constitue pas la réalisation d’une structure pré-donnée via son actualisation mais est l’œuvre d’un imaginaire radical à travers lesquels les hommes créent les structures qui organisent leur existence.

[1]. Repris dans Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ? (tome 1). Écrits politiques 1945-1997, III, Paris, éditions du Sandre, 2013, p. 675-690.

[2]. Voir Louis Althusser, Pour Marx, Maspero, 1965, rééd. La Découverte, 1986, p. 236.

[3]. Voir Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, rééd. Points-Essais, p. 82-84.

Lettre d’Edgar Morin à Cornelius Castoriadis, 9 octobre 1976. Fonds Cornelius Castoriadis / IMEC.

Nicolas Poirier est professeur de philosophie, chercheur rattaché au Sophiapol (Université Paris Nanterre). Spécialiste de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort, il a publié récemment un essai sur Elias Canetti.