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Carnets de recherche

Le manuscrit de Suite française

Rebecca Rhodes est doctorante au Department of French, University of California. Elle participe au « Doctoral Program in French » et a bénéficié d’une bourse du Study Abroad Program.

Venir de loin, prendre l’avion, le train, traverser les paysages, découvrir la France, aborder l’abbaye, se poser enfin. Maintenant, le temps de la recherche peut commencer. Le ciel, partout. Et l’abbatiale, unique vaisseau posé sur les champs. Mais c’est à l’intérieur, dans la nef de la bibliothèque qui abrite les chercheurs, que le vrai voyage commence. Je n’en crois pas mes yeux : le manuscrit de Suite française d’Irène Némirovsky m’attend. J’en ai rêvé pendant des mois, et le voici. J’ose à peine toucher l’énorme liasse reliée de cuir. Je regarde tous les détails, le papier épais, jauni, perforé, l’écriture bleue des mers du sud, me dit la bibliothécaire, penchée, courant d’un bout à l’autre de la page, les ratures fines, vives, on sent tout le mouvement de l’écriture. Au-delà du savoir académique patiemment accumulé, au delà de toutes mes connaissances sur le contexte historique, sur la construction du récit, sur les procédés narratifs, le manuscrit est là. Un instant, tout mon savoir disparaît… Ne reste que la force de ces papiers qui ont traversé l’Histoire. Denise Epstein, la fille d’Irène Némirovsky, a raconté comment elle avait protégé, dans une lourde valise, le manuscrit de sa mère, arrêtée, déportée et assassinée ; comment son père, arrêté lui aussi, lui avait confié la valise, à elle, frêle gamine, désormais seule au monde avec sa jeune sœur ; elle a raconté sa traversée de la France occupée, portant la valise de cache en cache. Tout ceci est inscrit dans l’épaisseur du manuscrit. Tout le drame de l’Histoire dans la seule présence de cet objet. Je me mets au travail, portée par cette force.

 

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Page 11 du manuscrit de Suite française. © Fonds Irène Némirovsky/Archives IMEC

© Fonds Irène Némirovsky/Archives IMEC