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Le lien entre vie et pensée : Georges Devereux

Alessandra Cerea est chercheuse associée à l’IMEC, doctorante en histoire des sciences au Département de Philosophie de l’Université de Bologne, dans le cadre d’une cotutelle avec l’EHESS. Le projet de sa thèse porte sur la reconstruction du parcours biographique et scientifique de Georges Devereux en suivant  le fil rouge de sa tentative de repenser une nouvelle épistémologie pour les sciences de l’homme.

Formé d’abord à la physique, à l’anthropologie puis à la sociologie, freudien à partir de 1938 et helléniste par ailleurs, Georges Devereux (Lugos 1908 – Paris 1985) est une figure emblématique du champ controversé et hétérogène de l’ethnopsychiatrie, qui fait son entrée en Europe en 1963 lorsqu’à l’instigation de Claude Lévi-Strauss, de Roger Bastide et de Fernand Braudel, une chaire est créée pour leur ami à la VIe section de l’École Pratique des Hautes Études. Avènement d’une science que confirment quelques années plus tard les publications du texte From Anxiety to Method in the Behavioral Sciences (Mouton, 1967) et des deux recueils d’essais : Essais d’ethnopsychiatrie générale (Gallimard, 1970) et Ethnopsychanalyse complémentariste (Flammarion, 1972).

Ces œuvres sont, en réalité, le résultat d’une recherche commencée aux États-Unis dans les années trente. Grâce au fonds d’archives conservé à l’IMEC, la possibilité nous est offerte de suivre parallèlement le cheminement de la pensée et les moments de la vie de Devereux. Tête baissée dans le contenu des 180 boîtes d’archives, presque désorienté, mais fasciné par la variété et l’ampleur de ses intérêts, de sa culture, on traverse à notre tour les mondes, les théories et les disciplines différentes qui ont caractérisé son parcours.

Les anecdotes rapportées par les élèves de Devereux dans les quelques articles le concernant, ainsi que les exemples innombrables qui parsèment ses écrits – souvenirs de l’Empire austro-hongrois ou du Paris des années 1920, vues d’Hollywood, récits des chamans de l’Arizona, expériences cliniques de ses patients américains –, se matérialisent dans les certificats administratifs, les diplômes, les photographies et les autres documents conservés au sein d’un dossier biographique riche et complet, tandis que beaucoup de textes autobiographiques (y compris son œuvre littéraire) créent des ponts entres les périodes et ses expériences. Vie et œuvre : aucune disjonction ici. À retracer le parcours de Devereux, la masse hétérogène du matériel scientifique conservé prend, étape après étape, sens et unité. La naissance des premières questions relatives au rapport entre culture et psychisme, l’attirance pour la physique qu’il partage avec son cousin (le célèbre Edward Teller), l’importance de l’enseignement de Marcel Mauss, le voyage au Vietnam, la rencontre/conflit avec l’anthropologie américaine et le déterminisme culturaliste du mouvement Culture et Personnalité, sa prise de distance avec le réductionnisme psychanalytique du père de l’anthropologie psychanalytique Géza Róheim, le rapprochement avec la pensée de Freud et son originale interprétation consécutive à la rencontre intellectuelle avec Niels Bohr et avec la pensée psychopathologique Mohave, le conflit avec la psychanalyse américaine, les réponses trouvées dans la psychologie du monde classique, le retour en France. Dans une disposition d’esprit proche de celle d’un détective en quête d’indices, le chercheur, en perçant la signification des documents dont l’effet est parfois hypnotique, démêle l’écheveau d’où se dégage un fil rouge qui permettrait d’inclure le travail de Devereux dans une perspective plus ample, plus ambitieuse aussi, et peut-être plus utopique que la tentative de fonder un savoir et une pratique thérapeutique portant sur l’altérité culturelle. En effet, le dialogue entre anthropologie, psychanalyse et épistémologie quantique, nous fait accéder plutôt à la recherche d’une méthode pour comprendre l’autre, comme autre de soi – dans son intégralité : en tant qu’être psychique et culturel, dans la mesure où Devereux s’appuie sur la conviction profonde qu’il y a une universalité des mécanismes de fonctionnement de la “psyché” et de la “culture” –, dans le même temps qu’à une tentative de repenser une épistémologie propre aux sciences de l’homme au moyen de laquelle surmonter la partialité de postulations différentes, sans tomber dans des réductionnismes faciles.

Devereux, qui ne voulut jamais se cantonner à un courant de pensée, porta un regard critique sur chaque théorie, si bien que ses archives offrent un vaste panorama intellectuel du vingtième siècle. À travers sa lunette singulière, on observe ainsi la naissance des différentes branches des sciences humaines, leur développement en traditions différentes, et les tentatives, souvent difficiles, d’un dialogue entre disciplines. La très abondante correspondance conservée (avec Mauss, Karl Menninger, Weston La Barre, Margaret Mead, Lévi-Strauss, Bastide, Eric Dodds, Agnes Savilla etc.) est un splendide témoignage de ces naissances et du pont scientifique qui s’était créé entre l’Europe et les États-Unis dans le deuxième après-guerre.

Ce fonds d’archives permet une vision à 360° à partir de laquelle on peut recomposer le puzzle de la contribution théorique de Devereux ; car même si on reconnaît traditionnellement à l’œuvre de Devereux une valeur fondatrice en matière d’ethnopsychiatrie, au-delà des frontières de ce domaine (qu’elle excède selon nous) elle doit pouvoir revêtir une importance nouvelle et obtenir, de plein droit, sa place dans l’histoire des sciences humaines du XXe siècle.

Voir la fiche du fonds Georges Devereux
Voir le programme de la journée d’études « Penseurs du XXe siècle » consacrée à Georges Devereux

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Georges Devereux à Topeka © Fonds Georges Devereux / Archives IMEC

Georges Devereux à Topeka
© Fonds Georges Devereux / Archives IMEC