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Brève histoire de l'abbaye d'Ardenne

La fondation de l’ordre de Prémontré

Norbert de Xanten, né en 1080, au temps de la féodalité et des croisades, est un riche seigneur allemand, chanoine de la Chapelle impériale d’Henri V. En 1115, une conversion foudroyante le conduit au sacerdoce et à une existence itinérante de prédicateur.

C’est la grande époque des fondations nouvelles : la Chartreuse, Cîteaux, les ordres militaires... À son tour, Norbert, encouragé par l’évêque Barthélemy de Laon, fonde en 1120, dans l’actuelle forêt de Saint-Gobain (Aisne), une maison au lieu-dit Prémontré.

Le rayonnement de Norbert est tel à travers l’Europe médiévale que la jeune communauté de Prémontré se développe rapidement par la fondation de nouveaux monastères ou par le ralliement de maisons déjà constituées : ce fut le cas de l’abbaye d’Ardenne. Nommé archevêque de Magdebourg, en Saxe, Norbert doit quitter Prémontré en 1126. Ayant contracté la malaria en Italie, il meurt en 1136.

L’ordre prémontré, appelé aussi «ordre norbertin» ou «ordre blanc», est une congrégation de chanoines. Ceux-ci vivent en communauté, consacrant à l’étude, à la prière et à la liturgie une part importante de leur temps. Mais contrairement aux moines qui vivent en autarcie, minimisant les contacts avec les laïcs, les chanoines réguliers restent ouverts au monde et assurent eux-mêmes une activité pastorale.

À la fin de l’Ancien Régime, l’ordre de Prémontré comptait en France près d’une centaine d’abbayes et de prieurés, presque tous situés dans le nord du pays. Toujours présents en Normandie, les Prémontrés sont aujourd’hui installés à l’abbaye Saint-Martin de Mondaye, fondée en 1202, près de quatre-vingt ans après Ardenne.

De la fondation à la Révolution française
C’est en 1121 qu’une petite communauté chrétienne s’établit à Ardenne, sur un ancien lieu de culte gaulois. La nouvelle collectivité est rapidement confiée aux chanoines prémontrés de l’abbaye voisine de la Lucerne. En 1160, le petit prieuré devient une abbaye indépendante. En 1206, l’abbé d’Ardenne est élu abbé général de l’ordre de prémontré.

Le patrimoine d’Ardenne se constitue : des prieurés, des prieurés-cures ainsi que des chapelles dépendent de l’abbaye. Par exemple, le prieuré de Saint-Vincent de Lebisey, dans la paroisse voisine d’Hérouville, entre dans son patrimoine en 1291, et celui de Saint-Thomas, à Lion-sur-Mer, en 1328. L’influence de l’abbaye s’étend au-delà des communes avoisinantes : les responsables de douze cures réparties entre le Calvados et l’Orne sont nommés par Ardenne, et quatre églises paroissiales sont sous son patronage.

Durant le XVe siècle, l’abbaye souffrit moins de la guerre de Cent Ans que celles de Mondaye, La Lucerne ou Silly. Ardenne ne fut pas pour autant totalement épargnée : le 14 décembre 1417 une attaque et un pillage contraignent les moines à se réfugier en leur possession de la ville de Caen. En 1450, Caen est aux mains des Anglais. Le roi de France Charles VII, venu reprendre la ville, s'installe à Ardenne pour la durée du siège. C’est l’apogée pour l’abbaye.

Après un demi-siècle de prospérité, l’abbaye d’Ardenne entre dans une longue période de décadence. En effet, le régime de la commende s’instaure à Ardenne : l’abbaye passe sous l’autorité d’une personne extérieure à l’ordre. Ce régime a finalement privé les chanoines d’une grande partie de leurs ressources, au profit de commendataires peu soucieux de l’entretien de l’abbaye. Les guerres de religion accentueront la précarité d’Ardenne : par deux fois les Prémontrés trouvent refuge derrière les murs de Caen. L’abbatiale fut saccagée et profanée, elle servit d’étable et les lieux restèrent ouverts aux intempéries. Deux procès-verbaux conservés aux Archives départementales du Calvados décrivent les « ruynes, démollicions, dégradements et pilleryes » subis en 1562, et concluent que « pour réparer, n’y suffiroyt le revenu de vingt années de la dicte abbaye ». Et jusqu’à la fin du XVIe siècle, l’abbaye reste à l’état de ruines, quelques religieux y vivent tant bien que mal.

En 1596, le prieur Jean de la Croix, venu de l’abbaye voisine de Belle-Étoile, commence son œuvre de restauration. Dès 1598, la règle de vie est de nouveau conforme aux statuts prémontrés. Et en 1609, la consécration solennelle de l’abbatiale et de ses quatre nouveaux autels permit de célébrer un office religieux, ce qui n’était pas arrivé depuis cinquante ans !

La réforme générale de l’ordre prémontré fut introduite à Ardenne vers 1620. En 1629, Jean de la Croix confirme l’adhésion d’Ardenne à la règle de l’Antique Rigueur. Les chanoines renouent avec les anciennes pratiques de la règle :

ne sont que quelques exemples.


 gravure
L’abbaye d’Ardenne en 1604

L’abbaye d’Ardenne revit : si en 1587, une douzaine de religieux vivent à Ardenne, ils sont une trentaine en 1628. Considéré comme le deuxième fondateur d’Ardenne, Jean de La Croix s’attache aussi à rénover l’abbaye. Il clôt les arcades du cloître gothique pour le protéger du froid et du vent, et fait construire un nouveau dortoir. Surtout, il dote le lieu d’une bibliothèque d’environ mille huit cents ouvrages. Rénovation spirituelle et rénovation matérielle furent les actions de Jean de La Croix. À sa mort en 1654, Ardenne est l’abbaye prémontrée la plus puissante de Normandie.

Après sa mort, les religieux d’Ardenne ont poursuivi son œuvre de rénovation. Un édit royal de 1666 les encourage : l’ensemble des ordres monastiques de France doivent investir leur capital dans le bâtiment afin de faire rentrer des biens réputés improductifs dans le circuit de l’économie nationale et d’occuper une importante main-d’œuvre.

 st norbert
La porte Saint Norbert

Vers 1680, les chanoines prémontrés achevèrent la construction d’une nouvelle porte monumentale, dédiée à saint Norbert, donnant immédiatement accès aux lieux réguliers par le Nord. Quelques années plus tard, en 1686, ils remplacèrent les voûtes ruinées de l’abbatiale par des croisées d’ogives en bois ; la galerie qui longeait le cloître fut restaurée en 1689 et deux chapelles saillantes furent construites contre le mur nord de l’abbatiale.

Le pressoir fut rétabli et, sur le côté nord de ce dernier, un nouveau logis abbatial fut construit après 1711, hors les lieux réguliers, au bénéfice de l’abbé commendataire qui, rappelons-le, ne faisait pas partie de la communauté canoniale. Cet ouvrage, aujourd’hui disparu, est attribué à l’architecte Pierre Queudeville, de la paroisse Saint-Nicolas à Caen.

On observe tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, à l’abbaye d’Ardenne comme ailleurs, une propension générale à une vie moins ascétique, plus confortable, avec des logis plus vastes, moins sombres, plus aérés, selon des conceptions architecturales empreintes d’ordre et de raison, comme l’exige ce temps des Lumières. Les travaux, souvent réalisés avec des matériaux provenant de la démolition de bâtiments médiévaux passés de mode, se sont prolongés jusqu’en 1789. Ils s’inscrivaient dans le renouveau artistique du monde monastique normand aux siècles classiques.

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L’abbaye d’Ardenne en 1702

Cette incessante activité constructive des chanoines d’Ardenne a été propice à la carrière du plus célèbre des architectes issus directement de l’ordre de Prémontré, le frère Eustache Restout, né à Caen en 1655 et mort en 1743. Initié à la peinture par son père, Marc-Antoine Restout, Eustache fit sa profession de foi à l’abbaye d’Ardenne en novembre 1677. Bien qu’il ait joué un rôle dans la reconstruction et la décoration des abbayes d’Ardenne et de Falaise, sa réalisation la plus connue reste l’abbatiale et le cloître de Mondaye ; située à quelques dizaines de kilomètres d’Ardenne, cette église correspond aux canons classiques en vigueur à l’époque.
Le frère aîné d’Eustache, Eugène Restout, fut lui aussi artiste et chanoine à l’abbaye d’Ardenne. Théoricien, il a publié à Caen en 1681 un manifeste intitulé La Réforme de la peinture. Restout mourut cependant assez jeune, ne laissant aucune oeuvre proprement architecturale.

La Révolution chasse les chanoines

La Révolution de 1789 chassa les religieux de l’abbaye d’Ardenne, enleva aux lieux réguliers leur destination originelle et dépouilla l’abbatiale du mobilier et des oeuvres d’art dont elle s’était enrichie depuis la réforme du père Jean de La Croix. Le 1er mai 1791, l’abbaye est vendue à un Parisien nommé Jean Jacques David Chauffrey. Les premières destructions – le dortoir et une partie du cloître - semblent dater de cette époque. En 1795, le 23 messidor de l’an trois de la République, on dispersa une partie du mobilier provenant de l’abbatiale. Deux jours auparavant, le 21 messidor, l'abbaye passait aux mains de Fulwar Skipwith, consul général des États-Unis à Paris. Skipwith agissait probablement en tant que prête-nom de William Russell, citoyen britannique habitant les États-Unis d'Amérique. Souhaitant se rapprocher de l’Angleterre sans s’y installer, Russell régularisera sa situation en 1799, peu avant de faire de l’abbaye d’Ardenne sa résidence principale. Russell vivra à Ardenne jusqu’en 1814. Durant les premières années de son long séjour, il accueillit la communauté protestante caennaise dans l’église abbatiale.

 vue nord

 vue ouest

Le départ de William Russell marque le début du morcellement de la propriété de l’abbaye d’Ardenne. Si les premiers propriétaires de la porte Saint-Norbert et de l’église d’une part, de la vieille ferme d’autre part, ont relativement bien conservé leur bien, Casimir Lefrançois, qui possède le cloître, le logis abbatial et le Farinier, ne laisse debout que ce dernier ainsi qu’une aile du logis abbatial, dite le Pressoir. Ces importantes destructions, advenues vers 1820-1823, sont cependant les dernières. Trois entreprises agricoles distinctes prennent ensuite le relais.

La vie de l’abbaye d’Ardenne traverse alors une période de stabilité à peine troublée par la transformation, au tournant du siècle, du Farinier en entreprise de confection de denrées, ou par quelques événements religieux, des processions à l’occasion de la Fête-Dieu, par exemple, pris à l’initiative de l’un ou de l’autre propriétaire. Un événement majeur survient toutefois en 1918 : le classement Monuments historiques des principaux bâtiments de l’abbaye – église, pavillon central de la porterie Saint-Norbert, grange aux dîmes et porte de Bayeux – à l’initiative, deux ans plus tôt, de la Société des antiquaires de Normandie.

Ardenne dans la tourmente

La famille Vico, propriétaire de la partie ouest de l’abbaye, est activement engagée dans la Résistance. Renseignement, séances d’entraînement, cache d’armes parachutées… Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent sur les plages normandes. L’abbaye constitue un point stratégique et elle tombe 7 juin aux mains la 12e division allemande SS-Panzer Hitlerjugend. Juchés sur les tours octogonales de l’abbatiale, les soldats allemands surveillent les mouvements des troupes alliées des plages du débarquement jusqu’à Falaise, de l’autre côté dans les terres. Des combats acharnés, dominés par des tirs d’artillerie, se déroulent pendant un mois.

Le 7 juin 1944, au début de la bataille, les allemands font prisonniers des soldats canadiens, qu’ils emmènent à l’abbaye. Dix-huit de ces jeunes gens sont exécutés, au mépris de la convention de Genève et des droits des prisonniers. D’autres exécutions sommaires eurent lieu durant ce mois de bataille. Aujourd’hui un mémorial commémore sur les lieux même du drame ce tragique événement.

L’abbaye est reprise aux allemands le 8 juillet 1944 par les soldats canadiens du Regina Rifle Regiment, ce qui permet la libération de la rive gauche de Caen dès le lendemain.

Caen et sa région ont payé un lourd tribut humain pendant ce mois. La ville de Caen est détruite à 70%. Ardenne n’est quant à elle plus que ruines. Tous les toits des bâtiments de ferme ont été soufflés, les charpentes ont brûlé, les murs sont éventrés. La grange aux dîmes, où les blindés étaient abrités, est pratiquement rasée. L’abbatiale est restée debout, mais elle est très gravement endommagée.

Après 1945

Dès 1945, une procédure de classement est engagée, afin de permettre aux différents propriétaires de restaurer tout le bâti grâce aux dommages de guerre. En 1947, les bâtiments qui n’avaient pas été classés Monuments historiques en 1918 le deviennent. Les premiers travaux d’urgence sont lancés. Dans la nuit du 22 au 23 mai 1947, alors que les échafaudages sont déjà en place, l’angle sud-ouest de l’abbatiale s’effondre, conséquence de l’ébranlement dû aux bombardements. Les deux premières travées sont entraînées dans la chute.

Réaffecter à l’abbaye une activité conforme à son statut patrimonial a été l’une des questions au centre des travaux de restauration, jusque dans les années 1990. A partir de années 1970, les idées et les projets se multiplient : centre de loisirs, école d’architecture, mairie, église paroissiale, crématorium, hôtel... Aucun de ces projets n’aboutit.

Au début des années 1990, la Région Basse-Normandie achète l’ensemble de l’abbaye et monte un projet d’échange culturel franco-américain. En 1994, une première tranche de restauration et d’aménagement du farinier, des écuries, de la porte de Bayeux et du corps de logis est lancée. Le Normandy Scholard Program tourne court, et la Région propose en 1995 à l’IMEC une installation complète de ses collections et de ses activités sur l’ensemble du site.

À partir de 1996, l’IMEC élabore la restauration de l’abbaye, en collaboration avec Bruno Decaris, architecte en chef des Monuments historiques. Les travaux sont financés par le Conseil Régional de Basse-Normandie, avec la participation de l’État, par le biais de la DRAC Basse-Normandie. Cette restauration s’articule autour des deux espaces historiques de l’abbaye :

L’abbaye retrouve ainsi après plusieurs siècles un rôle intellectuel et culturel, et la répartition des bâtiments et de leurs activités respecte symboliquement le découpage séculier/régulier.