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Rencontres poétiques 2012-2013 :
Avec Pierre Seghers (1906-1987), éditeur des poètes

Après des rencontres poétiques consacrées à Jean Tardieu, à Christian Dotremont, aux proverbes malgaches traduits par Jean Paulhan, puis à Max-Pol Fouchet et aux poètes de la revue Fontaine, le Rectorat de l'académie de Caen et l'IMEC s'associent pour la 5e année consécutive et proposent de s'intéresser à la figure de l'éditeur de poètes Pierre Seghers, dont les archives sont conservées à l'IMEC.
Cette édition des Rencontres poétiques verra les élèves travailler principalement sur les spécificités de la revue, la poésie et l'écriture poétique. Trois classes de l'académie de Caen participent au projet, et chacune réalise collectivement une revue. Une séance en classe a été consacrée à une présentation matérielle de revues littéraires et de poésie du 20e siècle, une autre a vu une journée entière à l'abbaye d'Ardenne, où une présentation de pièces d'archives du fonds Seghers était proposée. Une séance plénière mi-mai a rassemblé tous les participants, et chaque classe a présenté sa revue et les élèves ont lu certains de leurs textes. Une discussion autour des revues et de la personnalité de Pierre Seghers, avec André Chabin, directeur d’Ent'revues et Albert Dichy, directeur littéraire de l'IMEC, a clos la journée.
Les revues écrites et réalisées par les élèves sont visibles sur le site dédié Le Potager des revues.


Une vie

Pierre Seghers, artisan du livre, animateur de revues, résistant, éditeur, militant de la poésie, lui-même poète a incarné la poésie en France pendant l'essentiel de sa vie adulte. Sans prétendre construire un récit linéaire, on peut dire qu'après avoir rencontré un artisan du livre, Louis Jou, et écrit un recueil qu'il publia lui-même, Bonne-Espérance, il conçut l'idée d'une revue de poésie, qui, dans les circonstances historiques exceptionnelles de la seconde guerre mondiale, constitua la matrice de la maison d'édition qui porta durablement son nom.

Les Seghers portent un nom flamand : une famille du Nord, installée dans le Sud. Pierre Seghers est né à Paris le 6 janvier 1906. Son grand-père était artisan à Loos, et sculptait des chaires d'églises. Son père, menuisier de filiation, devint, grâce à un oncle, un des pionniers du papier photographique et s'installa en Provence où il travailla jusqu'à sa mort. Carpentras cristallise pour Pierre Seghers les souvenirs d'enfance, en compagnie d'André de Richaud, futur poète, rencontré au collège. En 1952, une note autobiographique placée en tête de ses Poèmes choisis continue, sur le mode elliptique :
« Le fils, jusqu'à dix-huit ans, rien. Champion local de billard, nageur et footballeur. Exécrable, puis excellent élève. La vie à gagner, concours, une administration d'où l'on démissionne illico ; dix-huit mois en Corse (2e classe) et premiers poèmes. Ensuite la vie, des années à rouler en tortillard de Marmande à Belley, de Draguignan à Paris, le carrousel pour “s'en sortir”. Joyeusement. Du pulvérisateur à la limonade, en passant par le rotin, une étude (liquidée), le caoutchouc sous toutes ses formes et quelques petites spéculations (plongeantes); aussi des poèmes (mauvais). Mais, du soleil. Tout à fait en dehors des “Lettres”. Ni revues, ni antichambres, ni journaux. Un ami, Louis Jou. Premiers poèmes adressés à [Francis] Carco (qui encourage), à Yggdrasil, qui publie; en 1939, aux Editions de la Tour (la Tour du Cardinal, XIIIe siècle, Villeneuve-lès-Avignon, où il habitait), devient éditeur en publiant son premier recueil Bonne-Espérance. N'en avalise aujourd'hui que le titre. Quelques mois après, mobilisation. Rupture d'avec le passé. Une autre vie commence. Depuis 1939, plus intéressante que jamais. Elle continue… »

Un premier mariage avec Anne Verrier, une amie d'enfance. Mais la vraie vie de Pierre Seghers est celle que lui donne la poésie. Il fut soutenu en cela par la critique. Le 1er août 1939, André Fontainas consacre une page du Mercure de France à son recueil Bonne-Espérance.

Une revue de résistance intellectuelle

La revue naît en 1939 de la situation de guerre, non directement de la Résistance. Mais elle est en effet un organe de résistance à la situation faite aux poètes au front, et un refus de la fatalité. Pierre Seghers amorce sa revue sous le titre de Poètes casqués, de manière à donner aux poètes engagés dans la drôle de guerre une occasion de s'exprimer. C'est ainsi que paraît le « Chant profane pour des temps inquiets », d'André Sylvain, véritable pressentiment poétique des malheurs à venir. Mais la légitimité de la revue se fonde aussi sur des noms connus : les trois premiers numéros de Poètes casqués. Cahiers de poésie publiés par des poètes-soldats sont consacrés respectivement à trois poètes qui ont eu une expérience forte de la guerre : le Français Charles Péguy (n°1, 1939, 24 pp.), le poète américain Alan Seeger (n°2, 1940, 40 pp.) et Guillaume Apollinaire (n°3, 1940, 64 pp., avec des inédits dont Jean Paulhan a facilité l'accès à Pierre Seghers, auprès de la femme du poète, restée fidèle, malgré les privations et l'adversité, au 298, boulevard Saint-Germain). Chaque volume est d'abord consacré à un poète connu, avant de laisser place à des poèmes de soldats. En août-septembre 1941, la revue lance une enquête « Rimbaud est mort il y a cinquante ans », dont les résultats paraissent dans le numéro suivant (octobre-novembre). La revue salue les anciens en lien avec aujourd'hui, se structure autour d'un contexte commun, et donne la main aux nouveaux.

Pratiquement, la revue suppose du papier, denrée rare à l'époque, un imprimeur, Maurice Audin (fils de Marius Audin) à Lyon, et un dépôt à Paris, au domicile du poète Philippe Dumaine (42, rue Bonaparte). Elle n'est pas interdite, même si certains passages sont passés au blanc. Elle fait circuler le message de la résistance poétique à travers les noms de ses auteurs, dont certains sont clandestins au moment de la publication, mais aussi en traitant un certain nombre de thèmes universels, comme l'amour, la patrie – si ce n'est l'amour de la patrie. Cette écriture thématique allusive, qui procède par détours, présente l'immense avantage de créer des liens de complicité avec le lecteur actif.

Dès 1941, la forme de la revue laisse place à celle des livres, avec Le Tombeau d'Orphée, un fragment placé sous un frontispice de Sima, que Pierre Seghers considère comme son « vrai premier livre d'éditeur ». Pierre Emmanuel (pseudonyme de Noël Mathieu), qui avait déjà publié ses Élégies en 1940, aux Cahiers des Poètes catholiques, donnera aussi à Pierre Seghers Combats avec tes défenseurs (1942), et La Liberté guide nos pas (1944). Dans une période où les chrétiens et les communistes cherchent bientôt les voies diverses d'une résistance commune, l'apparition du nom de Louis Aragon n'a rien d'étonnant : après « Les Amants séparés », qui paraissent dans la revue, Louis Aragon devient un des amis les plus proches de Pierre Seghers. Ce seront ensuite La Diane française (1944), Les Amants d'Avignon et Saint-Pol Roux ou l'espoir (1945), Les Yeux d'Elsa (1946), En étrange pays dans mon pays lui-même (1947), Mes caravanes (1954) et Le Voyage en Hollande (1964). Une maison d'édition a besoin de ces grands noms, qui assument une image publique auprès des lecteurs, sur la longue durée : on suit ainsi Le Tombeau d'Orphée au catalogue de la collection Poésie 41 (30 mai), puis, au rythme des réimpressions, 42, 43, 44, 45, 46 et 1967.

Très tôt, Pierre Seghers reprend les textes déjà publiés dans des volumes spécifiques. Ainsi, des Cahiers de Poésie 44 rompent, pour deux volumes, avec la numérotation continue amorcée en 1939. Deux volumes de Poètes prisonniers paraissent avec la mention Cahier spécial de Poésie 43, puis Cahier spécial de Poésie 44. Le premier contient pour commencer : « À mes camarades inconnus », par Pierre Seghers (6 p.). Suivent ensuite les poésies des poètes prisonniers suivants : Adenis (Ofkag III C), Pierre Algaux (5talag X. C. Art Kdo 5133), Claude J. Allan (Ziegenheim), Charles Audran (Stalag XI B), Jean Bénac (Oflag VI A), Jacques Billet (Oflag IV C), Yves Brainville (Stalag IX A), Pierre Castex (Stalag X B), Gaston Criel (Stalag XI A — où Gaston Criel fonde sa propre revue, XIA), Luc Decaunes (Stalag IV G), André Delfau (Stalag VI D), Jean-Louis Digot (Stalag 1 A), Philippe Dumaine (Krigs. Lazaret, Enghein), Jean Dupoux (Stalag V A), Henri Edelsbourg (K. Rennes), Paul Etienne, Jean Feyrin (Stalag II A), Jacques Fontaine (Stalag V A), André Frénaud, Jean Garamond, S. Georg. D'Eguels (Nüremberg), René Gibergues (Stalag I A), Pierre Katz (Oflag II D), Marcel Labbé (Oflag VIII F), André Lebois, Jean Marcenac, André Masson (Stalag V C), André Maurel Stalag IX A), René Ménatd (Oflag VI A), Alain Messiaen (Stalag VII B), Pierre Midoux (Stalag V A), René Mougin (Stalag V A), Pierre Norgen (Oflag Stalag IX A), Bernard Privat (Oflag XVII A), Nicolas Raiewsky (Oflag VI A), Roger Richard (Stalag VII A), Jean Rivero (Oflag XVII A), P.-H. Simon (Oflag VI D), Jacques Sylf (Oflag VI D), James Thevenet (Stalag III B), Pierre Verret (Stalag V B). 1 fascicule in-12, 118 (2) pages, broché, couverture illustrée. Un second volume paraîtra en 1944, imprimé chez Audin. Depuis Alger, l'Office Français d'Edition relaiera ce travail en 1944. Pour couronner l'entreprise de résistance, Pierre Seghers publie La Muraille de Chine, de Franz Kafka : à cette date, notre éditeur est d'ailleurs caché.

La fin de la guerre se solde par une série de voyages à l'étranger, grâce à Marie-Jeanne Durry, directrice du Livre aux relations culturelles du quai d'Orsay : ce sont Baden-Baden et Berlin, dès 1945 ; la Tchécoslovaquie, en compagnie de Gabriel Audisio, à Prague, mais aussi à Terezin où Robert Desnos vient de mourir ; en Hongrie, Guyla Illyès lui laisse entendre que la liberté d'expression est déjà en haute surveillance. En 1946, à Brno, la rencontre avec Frantisek Halas, en larmes (c'est lui qui ramena les cendres de Robert Desnos au Bourget) parachève cette prise de conscience. Ces voyages en Europe de l'Est faciliteront les publications à venir ; ils rendront surtout impossible une adhésion aveugle de Pierre Seghers au mythe soviétique. Pierre Seghers avait adhéré au Parti communiste par solidarité avec ses camarades de la Résistance. La présence de Jean Kanapa à l'intérieur même de la revue est le signe d'une pesée croissante de la guerre froide sur l'atmosphère de la maison et sur sa politique éditoriale : Pierre Seghers préfère mettre un terme à Poésie 47 plutôt que de ne plus se sentir maître de sa revue.

Une collection, des collections

En 273 volumes, la collection « Poètes d'aujourd'hui » (P.A.) pourrait résumer à elle seule l'action poétique de Pierre Seghers. Avec ses couleurs et ses photographies, elle s'introduit sur les étagères et dans les poches de ses lecteurs, s'ouvre au monde sans renier la langue française, instaure enfin un dialogue entre l'auteur du volume et celui à qui le volume est consacré. Elle commence avec le Paul Eluard du Louis Parrot, bientôt suivi de Louis Aragon, Max Jacob (mort en 1944). Pierre Seghers écrit lui-même un Pierre Seghers informé de première main, mais où l'on ne cherchera pas les éléments d'une biographie factuelle. Comme les éditions du Seuil avec la collection « Écrivains de toujours », la collection « Poètes d'aujourd'hui » fait aussi sortir le nom des poètes de leur seule maison d'édition, en les présentant à un autre public, celui du livre de poche. Ces chiffres de vente de la collection ont souvent été utilisés par les poètes comme un argument auprès de leur éditeur habituel. À l'inverse, la collection pâtit du blocage des prix, imposé par le gouvernement pour tous les livres appartenant à une collection. Mais les études de marché concluent toujours à la jeunesse du public de cette collection : 80 % des acheteurs ont entre dix-sept et vingt-cinq ans, encore après vingt-cinq ans d'existence. Convaincu par de jeunes visiteurs que les chanteurs sont les nouveaux troubadours, Pierre Seghers lance une série consacrée à la chanson française contemporaine (Brassens, Brel et Ferré, qui, la première année, tire, pour chaque titre, à 50000 exemplaires.
Cette ouverture est confirmée par une série de disques 45 tours, qui font entendre la voix des acteurs disant les textes des poètes : François Villon dit par Serge Reggiani, Louis Aragon par Jean-Louis Barrault. Cela ne se fait pas dans l'improvisation : Pierre Seghers raconte que Gérard Philippe fit faire sept enregistrements successifs de Liberté de Paul Eluard, avant d'atteindre la plus naturelle.
Une autre collection complète le dispositif, qui procède par abonnement, et comportera finalement 522 titres : P.S., à mi-chemin entre Post-scriptum et Pierre Seghers. Figurent à son catalogue Paul Éluard, L. S. Senghor, Maurice Fombeure, Norge, Toursky et André Dalmas,futur directeur du Nouveau Commerce .

Une maison

Au-delà de la revue de poésie, rien n'aurait été possible sans la création d'une maison de distribution, l'Intercontinentale du livre (« l'Inter »). Là s'exprime le goût d'entreprendre qui est celui de Pierre Seghers et qui mène sa maison jusqu'à cent vingt employés. La facturation se fait par les premières machines Bull, qui fonctionnent avec des fiches perforées. L'équilibre est tenu sur la base de trois tiers de vente, entre Paris, la province et l'étranger. La présence des livres français à l'étranger est un des fers de lance de l'édition. Parallèlement, les ventes se répartissent entre librairies, courtage et correspondance. Pour le reste, aucun comité de lecture n'a jamais siégé, Pierre Seghers portant toute la charge. L'organigramme des collections décline collections de poche et collections de luxe. Parmi les secondes, figurent la réédition du Jazz de Blaise Cendrars, illustré. Car Pierre Seghers n'a eu de cesse de mobiliser les artistes et de leur faire rencontrer les textes des poètes. En 1945, Franz Masereel illustre le « Jugement « d'Agrippa d'Aubigné.

Les anthologies de Pierre Seghers ont marqué la relation des lecteurs français à leur poésie. Fer de lance de cette lignée éditoriale, La Résistance et ses poètes. 1940-1945 paraît en 1974 et fait alors l'objet d'un tirage spécial pour le quarantième congrès des libraires, qu'il s'agissait de remercier pour leur action. Publiée en deux volumes, en 1951, l'anthologie La Poésie du passé de Paul Éluard est sans doute le meilleur exemple de cette pédagogie de la poésie française, assumée par les poètes eux-mêmes. « En composant cette anthologie je n'ai rien voulu renoncer », écrivait alors Éluard dans son introduction. Mais ces deux initiatives s'accompagnent d'un grand nombre d'autres ouvrages, L'Aventure Dada de Georges Hugnet préfacée par Tristan Tzara lui-même (1957 puis 1971). En 1958, Max-Pol Fouchet donne une anthologie thématique de la poésie française, De l'amour au voyage. Pierre Seghers signe une anthologie des Poètes maudits d'aujourd'hui. 1946-1970 (1972 — mais Seghers arrêtera les réimpressions de ce titre). Les anthologies se déclinent ensuite sur le mode thématique : nouveaux poètes, poésie canadienne, chinoise, espagnole, yougoslave, science-fiction française. Dans la même visée anthologique, et pour la collection « Marabout université », Pierre Seghers donne Le Livre d'or de la poésie française de 1940 à nos jours.

Les formes de la consécration lui viennent avec le temps : lui-même soutient une thèse de littérature française sur Pierre Emmanuel (être possesseur d'une carte d'étudiant le ravit) et Jacques Chancel lui consacre un « Grand Échiquier » en 1979. Une des raisons de la longévité de la maison Seghers réside dans sa capacité à entretenir avec les poètes, au-delà de l'édition, une relation amicale, à incarner la jeunesse en poésie et à renouveler les noms dignes de la représenter. On en veut pour gage ce que Pierre Seghers déclarait en janvier 1953 à La Parisienne : « À quoi bon interviewer les vieillards quand la jeunesse chante ? Il me semble qu'elle n'a jamais été aussi nombreuse, cette jeunesse, aussi diverse et libre. »
Bernard Baillaud


Indications bibliographiques sur Pierre Seghers
Pour un parcours général, voir l'ouvrage de sa femme, Colette Seghers : Pierre Seghers, un homme couvert de noms, Laffont, 1981, 320 p. puis Nous étions de passage. Souvenirs du siècle et de l'édition, Stock, 1999, 304 p.
Sur la période de l'occupation : Pierre Seghers, La Résistance et ses poètes. 1940-1945, Pierre Seghers, 1974 puis Marabout, 2 vol., 1978 ; le titre est aujourd'hui disponible, distribué par Interforum : 9782232122422.
Pierre Seghers, Poèmes choisis, Éditions Pierre Seghers, 1952 ; Piranèse, Ides et Calendes 1961 (c'est le livre que lisait Aragon la nuit précédant l'enterrement d'Elsa) ; « Jean Paulhan », Poésie 85, n° 6, janvier-février 1985, p. 7-9.
Compte tenu de tirages importants et souvent de réédition, la plupart des livres et des anthologies, à l'exception de Bonne-Espérance, se trouvent aujourd'hui aisément dans le commerce du livre ancien ou d'occasion.

Qu'est-ce qu'une revue ?

« Si j'avais beaucoup de temps et d'argent à y perdre, je ne demanderais pas mieux que de me mêler d'une revue pendant quelque temps. Mais voici comment je comprendrais la chose : ce serait d'être surtout hardi et d'une indépendance outrée ; je voudrais n'avoir pas un ami, ni un service à rendre. Je répondrais par l'épée à toutes les attaques de ma plume ; mon journal serait une guillotine. Je voudrais épouvanter tous les gens de lettres par la vérité même. »
Flaubert à Louise Colet

« S'il n'y avait plus qu'une “raison” de faire des revues littéraires, et, en l'occurrence, de poésie, ce serait : pour traduire. »
Michel Deguy

Une revue est un objet éditorial et intellectuel aux identités multiples, qui se range parmi les autres périodiques, en se démarquant des journaux et des magazines. Mieux que les journaux, les revues ont longtemps offert des tribunes libres et indépendantes, face aux pouvoirs politique et économique. Une revue se rapproche du magazine quand son format s'agrandit, quand sa diffusion s'élargit. Mais les revues se construisent plus près du livre que des journaux. Le Mercure de France a été aussi une maison d'édition porteuse du même nom ; La Nouvelle Revue française a suscité un comptoir d'édition, puis la maison Gallimard.

Pour les modernes, le grand âge des revues est situé dans le siècle qui va de Remy de Gourmont à Jean-Paul Sartre. Il est cependant traversé par la longue histoire du Mercure galant (1672), devenu Le Mercure de France (1724-1823, 1835-1882 et 1890) et par celle, tout aussi importante, de La Revue des Deux-Mondes, fondée en 1829 par François Buloz, et dirigée aujourd'hui par Michel Crépu.

La marque de fabrique des revues est l'audace. Les « petites revues » recensées par Remy de Gourmont publiaient Mallarmé, comme le faisait La Semaine de Vichy en 1864, ou Rimbaud, comme le faisait La Vogue dès 1886. Nombre de textes de Villiers de l'Isle-Adam et les premiers poèmes en prose ont d'abord été publiés en revue. Ubu Roi a été soutenu par La Revue blanche, La Plume soutenait les décadents. Pour les surréalistes, le fait d'avoir à leur disposition une revue comme La Révolution surréaliste, puis des dizaines d'autres, a été un atout majeur, non seulement en terme de diffusion, mais de création, à un moment où les revues tendaient à se fragmenter en disciplines : philosophie, psychologie, sociologie par exemple. Les revues ont créé un espace de débats et d'échanges, lors du “lancement” de l'existentialisme en France, en 1945, par exemple. Elles observent, parfois difficilement, une temporalité régulière et décalée, en retard sur l'actualité immédiate, mais d'un retard léger, qui permet la réflexion sans laisser passer l'occasion. Dans l'édition, les revues sont la part du jazz.

Les revues sont liées à la figure de l'intellectuel, qui y a trouvé un lieu d'expression indépendant, propre à se saisir de grands événements - comme l'affaire Dreyfus, l'occupation allemande, la guerre d'Algérie ou mai 1968. On appelle désormais « homme de revue » un écrivain ou un intellectuel dont la carrière a été principalement à travers des revues : Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), par exemple, était de ceux-là. Mais les revues ont joué et jouent encore un rôle primordial en poésie : elles suscitent les textes tout en permettant leur publication. En publiant dans plusieurs revues, ce qu'ils font presque toujours, les auteurs dessinent eux-mêmes des réseaux de revues apparentées.

La situation des revues aujourd'hui est profondément modifiée par divers phénomènes. Circonstances et comportements de la part des auteurs ont fait éclater le modèle. Les revues généralistes sont à la croisée des mondes savants, politiques et médiatiques. Largement délaissées par les grands éditeurs, peu présentes en librairie, les revues ont gagné en indépendance pure, mais sont condamnées à assumer leur fragilité économique. La commercialisation des numéros anciens est devenue presque impossible. Les revues sont concurrencées par les pages « Débats », « Rebonds » et « Opinions » des hebdomadaires qui théâtralisent les conflits et offrent à leurs lecteurs un nombre plus important de lecteurs. À cela s'ajoute la question de la langue : les revues françaises sont peu lues par la communauté internationale et le bilinguisme améliore le taux de reconnaissance d'une revue.

Mais la revue reste le lieu de l'échange, de la nuance : la difficulté est à la mesure de la nécessité. Les revues ont une signification qui dépasse la somme arithmétique de leurs ventes. C'est moins la qualité du projet que l'existence d'un projet qui fait la revue : renoncer aux hommages, aux dédicaces, aux « frontons », aux références passées revient à renoncer à l'identité de la revue. Par leur fonctionnement en réseaux, les revues s'adaptent aisément à la Toile, qui leur offre un espace précieux de résonance. Une revue numérique est pourtant bien autre chose que la numérisation d'une revue papier. Paradoxalement, les revues sont lues par les observateurs, qui y puisent des éléments de réflexion sans toujours les citer. Elles sont visibles, à la mesure même de leur inadaptation. Elles ont leur salon annuel, organisé par l'association Ent'revues, en automne, à Paris.

Indications bibliographiques sur les revues
Sophie Barluet a dressé un état des lieux pour le Centre National du Livre : Les Revues françaises aujourd'hui : entre désir et dérives, une identité à retrouver (2006, 146 p.). Pour son vingtième anniversaire, La Revue des revues a dressé un panorama des revues d'aujourd'hui dans son n° 39 (mars 2007).
Il existe aujourd'hui de nombreuses monographies sur les revues, liées ou non à des maisons d'édition, qui ont marqué la vie intellectuelle, littéraire et politique : Alain Paire, Chronique des Cahiers du Sud. 1914-1966, IMEC Éditions, 1993, 411 p. ; François Vignale, La Revue Fontaine. Poésie, Résistance, Engagement. Alger 1938-Paris 1947, Presses universitaires de Rennes, 2012, 289 p. ; Marie-Françoise Quignard (dir.), Le Mercure de France, cent ans d'édition, Bibliothèque nationale de France, 1995, 152 p. ; Jean Lescure, Poésie et liberté. Histoire de Messages. 1939-1946, Éditions de l'IMEC, 1998, 472 p. ; Alban Cerisier, Une histoire de La NRF, Gallimard, 2009, 614 p.
On trouve aussi, soit en bibliothèque, soit en librairie, des fac-similés de certaines revues, souvent à l'avant-garde : Le Disque vert (repris chez Jacques Antoine en 1970) ; Le Grand Jeu (Jean-Michel Place, 1977) ; Les Lettres françaises. 1942-1944 (rééditées au Cherche Midi en 2008) ; Proverbe, (Éditions Dilecta, 2008) ; La Révolution surréaliste (Jean-Michel Place, 1975) ou Le Surréalisme révolutionnaire (Didier Devillez éditeur, 1999).
Les biographies d'écrivains et les éditions de correspondances (par exemple celles de Gustave Flaubert, de Marcel Proust ou de Roger Martin du Gard) recèlent souvent des informations précieuses sur les revues.
Vous pouvez également consulter les sites Internet des revues littéraires contemporaines à partir de l’annuaire en ligne d’Ent'revues, « la revue des revues ».

Comment observer une revue ?

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